Morituri ⭐️⭐️

 Patrick Rambaud











La marée monte à Trouville. Plus que d’habitude. Les planches se retrouvent sous l’eau, puis les rues avoisinant la plage et enfin toute la ville. C’est pourtant la destination qu’avaient choisi trois amis, chez les grands-parents de l’un deux, pour passer un peu de bon temps. Le rêve de vacances peu onéreuses et détendues, dans une maison envahie par les livres que le grand-père a accumulé pendant des années, va se transformer en cauchemar.


Autant j’avais apprécié les premiers romans satyriques du règne de Nicolas, autant ce dernier écrit m’a déplu. 

Je n’ai pas aimé les dialogues et les anecdotes du quotidien, sans intérêt. De nombreuses  invraisemblances ponctuent le récit, même si le subterfuge qui permet de conclure peut être brandi comme prétexte. C’est sans surprise, mais je ne le révèlerai pas. 


J ‘ai eu beaucoup de mal avec l’écriture même et les tentatives d’inclure quelques éléments culturels ou littéraires, qui ne collent pas avec le procédé utilisé. 


Quand aux personnages, on est surpris par leur réaction assez distanciée face à ce qui leur arrive, comme s’ils n’étaient pas concernés. On aurait quand même bien aimé connaître le fond de leurs pensées.


Erreur de choix pour moi, même si je remercie Netgalley et les éditions Grasset.


198 pages Grasset 5 octobre 2022 

#Morituri #NetGalleyFrance









C’était une villa anglo-normande du temps de Flaubert, aux colombages bruns sur un mur crème, au toit d’ardoise biscornu. De mouettes se posaient comme une signature au bord de la longue cheminée.


*


Moi, reprit Isabelle je ne me suis pas habituée à cette exhibition permanente des réseaux. Il faut préserver nos secrets. Soyons sournois et menteur. L'époque nous y pousse. Portons des masques, inventons-nous à notre gré, racontons des histoires fausses aidons à les répandre. Une idiotie à six fois plus de chances d'être crue qu'une vérité.









Patrick Rambaud est un écrivain français. il est élu membre de l'Académie Goncourt en 2008, remplaçant Daniel Boulanger démissionnaire. 




Mourir avant que d'apparaître ⭐️⭐️⭐️

 Rémi David











Scénario romancé d’un épisode de la vie du célèbre auteur, Mourir avant que d’apparaître relate la relation amoureuse de Jean Genet avec Abdallah Bentaga, un jeune homme à la vie précaire. Le rêve de gloire qu’a connu pour lui le poète, devenir un funambule accompli, conduira Abdallah à sa perte.


L’intérêt de ce roman est de dresser un portrait de la personnalité hors du commun de Jean Genet. Sa réputation de perfectionniste y transparaît : son protégé devait atteindre un degré de réalisation toujours plus abouti. Ce qui vaudra au jeune homme deux accidents, puis le rejet.

Le côté provocateur, mauvais garçon, jusqu’à la vulgarité, n’est pas occulté. 


On côtoie aussi les amis de Genet dans ce Paris des années 50, Giacometti, Sartre, dans un décor de carte postale en noir et blanc.


Ce récit peut donner l’envie de découvrir un peu plus l’oeuvre et la biographie de Jean Genet.


176 pages Gallimard 18 Août 2022



Toute sa vie, quasiment toute sa vie, Genet dormit dans des hôtels. Toujours en mouvement, toujours prêt à partir. Il ne vivait pas, de toute façon, comme la plupart des gens. Il ne savait pas faire de vélo. Personne, enfant, ne lui avait appris. Il ne savait pas prendre une photo, pas se servir d'un appareil. Il ne savait pas cuisiner, personne non plus, jamais ne lui avait appris. Il ne savait rien faire de ce que tout le monde sait faire. Mais il savait écrire comme personne ne le sait faire.


*


Tel un mystagogue des temps reculés, Genet invite le jeune homme vers ce qu'il pourrait devenir. Persuadé qu'Abdallah peut briller, il encourage à poursuivre dans son art sans relâche, dans cette quête, pour se réaliser, se révéler à lui-même. C'est là l'enjeu de tout art.


*


Certains trouvent dans le voyage une énergie nouvelle, salvatrice dans laquelle ils vont pouvoir puiser. Le moi catapulte dans un tout autre ailleurs reconquiert des assises, il se redéfinit, se tourne vers les autres, puis il relativise la souffrance qu'il  endure. C'est une chance.







Rémi David est né en 1984 et vit en Normandie. Mourir avant que d’apparaître est son premier roman.








Ainsi pleurent nos hommes ⭐️⭐️⭐️

 Dominique Celis 



 








Erika est effondrée. Son histoire d’amour passionnelle avec Vincent s’est achevée. Elle exorcise son chagrin en écrivant chaque jour une lettre à sa soeur, lui confiant la profondeur de son désarroi et les méandres de cette liaison vouée à l’échec. Car tous deux portent en eux les stigmates de blessures éternelles, condamnés à vivre avec leurs souvenirs des années du génocide et de la perte de leurs plus proches parents, dans des conditions inhumaines. Erika et Vincent sont rwandais, et s’ils vivent dans un pays qui a manifesté la volonté d’enterrer le passé, chacun reste marqué par cette période innommable. 


Quelques scènes d’horreur sont rapportées, mais ne constituent pas l’essentiel du récit, même si en filigrane les massacres sont bien présents dans les esprits. Récit nécessaire pour éviter l’oubli, comme pour la Shoah.


J’ai cependant eu beaucoup de mal avec ce roman, écrit dans un style flamboyant, poétique certes mais parfois peu compréhensible, d’autant que s’y ajoutent de nombreuses expressions locales, parfois traduites, parfois non, et on découvre à la dernière page qu’il existe un lexique (ce qui ne résout que partiellement cet écueil car s’y référer implique une coupure dans la lecture déjà complexe )


Virtuosité d’une écriture qui met à distance l’intrigue, et risque fort de décourager le lecteur.


284 pages Philippe Rey 18 Août 2022 







Telle est la colère, Erika. Elle te détruit. Elle ne détruit que toi. Elle n’altère en rien le contenant ou le récipient. La colère ne modifie rien. Elle ronge. Tu vois, c’est une douleur terrible de ne pas pardonner. 


*


Ma fille, quels fils respectueux se présenteraient devant leur mère après l’avoir vu battue et violée par leur colline ?







Dominique Celis, écrivaine rwandaise vivant à Kigali, est la lauréate de la résidence francophone Afriques-Haïti 2019. Elle est agrégée en philosophie. Ainsi pleurent nos hommes est son premier roman .



Jean-Luc et Jean-Claude ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️❤️

Laurence Potte-Bonneville 












Comme chaque semaine, Jean-Luc et Jean-Claude franchissent la porte du bar, mais cette fois quelque chose a changé. Ils se laissent distraire de leur routine rodée par la présence d’un jeune homme, dont la blondeur surprend. Malgré les consignes qu’ils connaissent, ils succombent à la tentation de suivre l’inconnu qui accepte de les conduire au PMU voisin où ils pourraient jouer au loto. Un échange de veste, un quiproquo et les voilà livrés à eux-même loin du foyer qui les héberge et dans l’impossibilité de joindre quiconque. D’autant qu’ils s’éloignent du centre commercial pour se perdre dans la campagne, tandis que Jean-Claude commence à ressentir les effets de sa maladie. Pendant ce temps le jeune homme blond poursuit sa route, dans l’angoisse de tomber en panne d’essence.


On s’attache rapidement à ces personnages fragiles et émouvants, qui tentent d’accéder à leurs rêves les plus fous, en toute innocence et avec une confiance terriblement risquée. 

On ressent également de l’empathie pour le troisième personnage, dont on pourrait craindre le pire et qui reste énigmatique.


Le roman est loin d’être sombre, et la sortie scolaire qui croise la trajectoire de nos deux héros est suffisamment caricaturale pour faire sourire. 



Ce premier roman met en évidence une capacité d’observation particulièrement fine , parfaitement retraduite dans les dialogues que l’on entend en les lisant. 

En mettant en avant ce trio improbable, l’autrice réussit à construite une intrigue originale  et percutante. 


Ne pas se laisser perturber en lisant la première page, aux propos sibyllins : le sens viendra plus tard.


Très belle découverte. 







À quelques mètres au-dessus d'elle, la tempête fait rage. Elle avait préféré replonger pour trouver des eaux plus calmes et cette rencontre fortuite avait dû la conforter dans son désir de fuir, mais elle interrompt sa course désordonnée pour se maintenir en suspension et accompagner un instant le corps dans sa chute vertigineusement molle.


*



Elle ne rentre pas tout de suite, pour faire provision de lumière grisée, se ravigoter l'âme au miroitement des flaques. 

Par la fenêtre d'en face, elle aperçoit Jacqueline qui passe un coup de balai, bonjour de la main, il retourne s'activer derrière son comptoir. 

Une petite voiture bleue foncée ralenti devant le café, et s’arrête le long du trottoir dans un bourdonnement d’infrabasses. La portière avant éraflée et la démarcation tracée par l'essuie-glace dans la crasse incrustée malgré la pluie récente ne lui échappe pas


*


Ils sont là, le chétif et l'inanimé, et la pluie glisse et s’épand sur le vide du grand pré. Ils se tiennent la, abandonnés l'un à l'autre, corps transis sous cet arbre effeuillé.









Laurence Potte-Bonneville est née en 1964 à Saint-Denis.
Elle a été successivement élève institutrice, secrétaire dans une entreprise de transports, puis pour un constructeur de décors de théâtre avant de reprendre des études. Après une maîtrise en information et communication et un diplôme d’école de commerce, elle s’engage professionnellement dans la lutte contre le sida. Nous sommes en 1993 et les trithérapies ne sont pas encore disponibles. À partir de

Une araignée dans le rétroviseur ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️

Patricia Bouchet 















C’est d’abord un appel, le désir d’une rencontre, comme pour un rendez-vous amoureux, attendu, mais préparé, sans impatience. Avec d’emblée l’idée d’une renaissance. Sur le trajet vers la maison de l’enfance, les souvenirs s’invitent. Les paysages s’en mêlent, incarnés et complices, s’attribuant des pans de l’histoire.


L’arrivée produit comme une faille temporelle, et c’est la petite  fille qui parcourt, le couloir, la chambre interdite, ressuscitant avec les odeurs imprégnées les épisodes d’un passé enfoui, et ce d’autant que l’oubli a adroitement occulté l’indicible, qui resurgit accompagnée de l’odeur écoeurante de l’anis. 


Ce parcours de rédemption est subtilement décliné en convoquant les sens au complet, vecteurs incontournables de la mémoire. On parcourt avec la narratrice en tenant comme elle la main de la petite fille, qui revit bonheurs et drame que les murs de la maison ont enfermés.


Ce court texte est empreint d’une sensibilité à fleur de peau, et conduit à un apaisement réconfortant et réparateur. La brièveté est compensée par la densité des phrases et des thèmes abordés. Jusqu’à la renaissance, la réconciliation symbolisée par l’araignée réhabilitée.


64 pages Parole 24 mars 2022 





Naître, c'est parfois ne briller qu'un instant. Comme le nom, l'empêchement se lègue. J'y reviens. J'y reviens.

*

Je poursuis. La route tente des rondeurs sinueuses. De douces descentes s'amorcent, de timides côtes leur succèdent. Les mêmes boîtes à quatre roues me précède et les mêmes fourmis, aux yeux hagards jaunis, me suivent, comme apeurées.






Patricia Bouchet vit actuellement dans le sud de la France. Elle poursuit un travail d'écriture et d'images photographiques. 
Une araignée dans le rétroviseur est son premier roman.







Des meurtres qui font du bien ⭐️⭐️⭐️⭐️

 Karsten Dusse












Ce livre est un piège ! Une chausse-trape dans laquelle je suis tombée, malgré l’évidence du titre. 


Des meurtres certes, et comment n’y en aurait-il pas, lorsque le narrateur est un avocat de droit pénal qui consacre son temps à soutenir des bandits de la pire espèce, trafiquants, mafieux, proxénètes, ce qui lui permet d’accumuler des profits plus ou moins légaux. 


Mais cet homme est l’époux d’une jeune femme qui commence à se lasser du temps extensible qu’il consacre à ses activités, délaissant par la même occasion sa petite fille qu’il voit peu. D’où un ultimatum.


Alors qu’il tente de faire amende honorable, de gros ennuis s’annoncent sur le plan professionnel.


Mais comme il vient de croiser le chemin et fait même un bout de route avec un coach en pleine conscience, son histoire familiale et professionnelle va être l’occasion de mettre en pratique les exercices suggérés par l’homme sage.


Voilà le piège : ce roman est un ouvrage de développement personnel et un manuel exposant les bienfaits de la pleine conscience !


Je ne suis pas adepte de ce type de lecture, mais je dois reconnaître que l’exercice est cette fois assez adroit et non dénué d’humour.  Appliquer les préceptes de la doctrine à un milieu particulièrement violent, avec quelques petits meurtres à la clé relève de plus d’un culot remarquable, ce qui sous entend aussi que quelle que soit la gravité de la situation, la pleine conscience peut être un recours efficace. Pour cela je  salue le talent de l’auteur. 


Je ne regrette donc pas cette lecture et je remercie Babelio et les éditions Cherche midi , en pleine conscience, bien sûr !



400 pages Cherche Midi 22 septembre 2022

Traduction (Allemand) : Jenny Bussek

Masse critique privilégiée Babelio






Je voyais mon îlot de temps sombrer au milieu de vagues de plus en plus haute. Quand le chef d'un cartel supprime personnellement le bras droit du chef d'un cartel adverse, c'est très mauvais pour l’ambiance.


*


Pour moi, la nourriture russe m’évoquait un Chinois qui aurait mangé chez un Italien avant de tout revomir sur une assiette de spécialités allemandes.


*


Les chaussures transitaient par cargo du Sri Lanka à Hambourg. À leur débarquement en Allemagne, chaque tong avait coûté deux euros trente-neuf tout au plus, matériel, travail des enfants et frais de transport compris, Les gentils entrepreneurs quant à eux commercialisaient leurs sandales en pneumatique à soixante neuf euros quatre-vingt-quinze la paire dans des boutiques branchées ou sur Internet.… Cette camelote était vendu sous le nom « Untired » en tant que « Streetwear durable ». Comme contribution à la réduction des déchets dans le tiers-monde. Alors même que la quantité réelle de déchets avait triplé à cause des matériaux d'emballage utilisés. Curieusement, les altermondialistes surtout aimaient porter ses déchets spéciaux venus d'Asie qui, sans mondialisation et sans travail des mineurs, ne serait jamais arrivé jusqu’à eux.








Karsten Dusse est né en 1973. Il est avocat. Des meurtres qui font du bien est son premier roman

La fille aux plumes de poussière ⭐️⭐️⭐️

 Nicolas Garma-Berman











Emma exerce une profession qui ne manque pas de susciter des questions : elle est taxidermiste. 


Ses débuts ont été quelque peu ratés, en témoigne le tête difforme d’un cerf trop à l’étroit dans sa peau mal accommodée…Néanmoins la jeune femme s’est obstinée et accepte de réponde à des demandes plus ou moins farfelues, comme cet homme qui aurait souhaité se faire faire des pantoufles avec la fourrure de son chat défunt, ou cet enfant capricieux qui apporte son cochon d’Inde. C’est ce dernier animal qui vaudra à Emma toute une série de mésaventures  rocambolesques. 


Autour d’elle, gravitent une poignée de personnages plus ou moins proches, Mimile (un simple voisin ?), Voisin (autrement dit Marco, le gentil bobo qui élève seul son fils, ou Pénélope sur sa péniche. Ce sont moins des amis que des éléments du décor pour cette jeune femme qui redoute de s’attacher. Et pourtant, chacun à sa façon est l’artisan d’un réseau au sens propre, d’un maillage amical ou amoureux, propice à faire entrer la lumière dans sa terne existence. 


Roman à tendance feel-good, plutôt malin, et agréable à lire. L’écriture ne démérite pas pour ce premier roman, plutôt original et bien construit. Les situations cocasses ne manquent pas et donnent ainsi un ton léger sur fond de désespoir urbain. 


267 pages Belfond 18 Aout 2022








Mes rêves ne font jamais peur, et ne me blessent pas, je n'y apparais pas paumée et inadéquate. La plupart du temps ils sont plutôt basiques, du genre romance passionné ou péripéties sous les tropiques, ce qui me permet de passer un moment agréable. Le reste du temps, c'est l'inverse, ils sont métaphoriques au possible ce qui me donne une excuse pour ne pas tenter de les comprendre.


*


Lucas et son père arpente la pièce, scrutant chacune de mes œuvres. Ernesto. Le sanglier à écailles. La belette, qui n'en a que le nom. Les lèvres du gosse expulsent des qualificatifs comme un clocher sonne les coups de minuit. « Remarquable. » « Étonnant. » « Fantastique. » Son père embraie. « Prodigieux. » « Saisissant. » « Crépusculaire. » sans que je parvienne à déterminer si leur attitude est ironique  –bien que l'enfant me paraissent un peu jeune pour manier le second degré avec tant de verve.







Nicolas Garma-Berman est né en 1981, il vit à Marseille. La fille aux plumes de poussière est son premier roman. 


Dieu est un garçon noir à lunettes ⭐️⭐️⭐️

 Kayo Mpoyi











Adi a six ans. Scrutant avec attention les comportements de ceux qui l’entourent, accompagnée en permanence de dieu, qui voit tout, sait tout et ne se prive pas de lui prodiguer conseils et explications, elle se forge une idée du fonctionnement parfois absurde de son petit monde. Elle garde aussi un secret, un truc moche, subi à la faveur de son innocence. 


Découvrant peu à peu les mystères de la vie, elle nous livre sa version du microcosme où elle vit. En Tanzanie, dans un logement de fonction de l’ambassade du Zaïre, entourée par ses parents, d’amis, de profs, de la petite soeur toujours malade, un univers de petite fille naïve mais curieuse. Entre magie et clairvoyance, entre sorcellerie et religion, entre violences et amour, l’enfant dessine le monde qui l’entoure, et qui mène morts et vivants dans une danse hallucinante.


Tout  le récit porte le poids de la malédiction, portée par les prénoms, qu’il faut selon une stratégie complexe attribuer aux nouveau-nés. 


Les propos sont parfois difficiles à comprendre, car le surnaturel se mêle à la réalité, sans limite nette, et l’imagination de la fillette emporte tout. 


Roman haut en couleurs, portant les valeurs de la tradition africaine, qui réussit le pari de faire d’une fillette l’ambassadrice de cette culture. 


300 pages La belle étoile 31 Août 2022

Traduction (Suédois) : Anna Gibson








Parfois les émotions nous rendent malades. Il n’y a pas que les bactéries et les virus. Parfois, les pensées rendent les gens malades, et la seule manière de les aider, c’est de les amener à penser autrement.


*


Une personne qui croit être porteuse d’une malédiction verra tout ce qui arrive comme l’expression de cette malédiction et commettra encore plus d’actions qui la provoqueront. Mais cela signifie aussi qu’une personne peut changer son monde en changeant ses pensées.




 




L'auteure est née au Zaïre et a grandi en Tanzanie.

Elle vit depuis l'âge de 10 ans en Suède.
Elle anime des ateliers d'écriture à Stockholm.
"Dieu est un garçon noir à lunettes" a reçu le prix Kataplut 2020, qui est la récompense littéraire la plus célèbre et ancienne existant en Suède en matière de premiers romans.









Les filles bleues de l'été ⭐️⭐️⭐️

Mikella Nicol 











Deux amies, deux soeurs de coeur, unies par un lien indéfectible et liées par une souffrance infinie. L’une ne se remet pas d’une rupture amoureuse, l’autre souffre d’un mal plus profond, ancré dans son esprit prenant son corps pour cible. Tour à tour, elle parleront l’une de l’autre, de leur main tendue en vain, de leur famille et de tout ce qui les mine. Un été en forêt les a pour un instant apaisées. Le retour à ville est un révélateur, ce monde n’est pas fait pour elle.


Ce roman de l’amitié, de la sororité et de la folie est sombre. L’issue est inéluctable, à la manière des grands romantiques du dix neuvième siècle. Il n’existe pas de recours autre que l’alliance dans la souffrance et l’évasion d’un monde qui n’est pas fait pour elle.


Si l’écriture est remarquable, le thème est déprimant, malgré l’ode à l’amitié, le contraste entre la relation fusionnelle qui ne parvient pas à vaincre le mal-être, maladie d’amour ou dépression, donne un récit noir et pessimiste. A ne pas lire en période de déprime.


Premier roman de cette rentrée littéraire d’automne 2022 dans une édition française, Les filles bleues de l’été est paru il y a plusieurs années au Québec.



144 pages Nouvel Attila 22 Août 2022









Je m’appelle Clara et je veux qu’on entende dans mon prénom les éclats de l’été, tombés sur le sol gelé. Que mon nom sonne comme un brise-glace dans la stérilité de l’hiver qui s’en vient.


¨



Se construire un visage. Chloé avait dû se construire un visage chaque jour, chaque matin était consacré à bâtir une deuxième figure sur celle qu’on ne devait pas voir. Il lui fallait prendre son visage et en faire un joli mensonge. Mais le soir, lorsqu’elle rentrait, c’était terminé. Ce qu’il restait 

au creux de son visage, la douleur, l’incertitude, et à la longue, douce chute vers les angoisses


*


Clara avait déjà été avertie qu'il fallait se méfier de ces hommes qui s'embrasent comme de grands oiseaux devant nos yeux, pour nous faire mourir avec eux l'instant d'après. Pourtant elle avait voulu connaître celui qui portait le feu.


*


Contrairement à moi, qui gaspillais mon cœur, qui l'égarait sur le chemin, Chloé ne tombait pas amoureuse. On ne tombait pas amoureux de Chloé. On la voyait comme un objet parfait, fragile, inquiétant, l'espace de son corps avec quelque chose de funeste. Les hommes voulaient l'aimer, ils auraient voulu. Mais il manquait la flamme derrière ses yeux : elle perdait trop d'énergie à se détester.







Mikella Nicol est née en 1992 et vit à Montréal, où elle a complété une maîtrise en études littéraires. 



  


Petite, je disais que je voulais me marier avec toi ⭐️⭐️⭐️⭐️

 Mehtap Teke











Cela commence par un vertige, suscité par une relation ambiguë avec les personnages : le tutoiement crée un flou et le voile se lèvera plus tard, lorsque le « je » sera identifié.


En fait, et pour résoudre cette question, le personnage à qui la narratrice s’adresse est son père, dont elle imagine dans un premier temps, peut-être au gré des histoires familiales rapportées, l’enfance dans le pays natal, l’école quittée à regret, pour travailler dans les champs de coton, les soeurs que l’on marie selon la  tradition, mais aussi la maladie du père, qui ne sera pas soignée, le condamnant à une mort rapide.

Viendront le départ pour la France, les travaux pénibles puis les souvenirs communs de la petite fille, totalement fascinée par ce père élevé au rang de héros. Cette idéalisation ne quittera jamais la narratrice.


C’est un amour, sans concession, éternel et irrévocable, que nous confie la narratrice et sans doute pour une part non négligeable l’autrice. C’est aussi le parcours rude d’une famille pauvre, appartenant à une ethnie exposée à la haine aveugle. L’immigration est à peine un choix, et à nouveau les années galère, les emplois précaires et usants, puis l’amour d’une famille, et le lien distendu mais tenace avec le pays originel.


Ce chant d’amour est suffisamment sincère pour oublier l ‘écueil de cet artifice qui consiste à tutoyer un personnage, qui nécessite toujours un temps d’adaptation pour se repérer.



247 pages Viviane Hamy 17 Août 2022






Quand chaque matin, tu te levais sans rechigner pour te coucher, chaque nuit, sans soupirer, tu te brisais ; tu perdais les étincelles qui avaient forgé tes rêves. Et ce, dans l'espoir que tes enfants puissent atteindre un environnement social qui t'étais inaccessible. Tu t'acharnais à vouloir leur bâtir la vie que tu aurais désiré avoir. Tu te donnais du mal pour leur offrir une éducation différente de celle qui avait été la tienne, au moyen d'un travail qui t’asservissait.


*


Qu'il est douloureux d'avoir conscience de ce que l'on est amené à perdre au fil du temps ! Il semble que la vie soit faite pour être rejetée, afin que le dénouement qu'elle offre soit plus facilement accepté.







Mehtap Teke est une écrivaine née en 1982. Elle grandit en Belgique, parcourt divers pays du monde, puis s’installe aux Émirats arabes unis. Elle fait des études de journalisme et de communication.


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