Le ventre de la péniche ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️

 Fabrice Capizzano



 









Road trip ou plutôt boat trip ! La fuite au fil de l’eau d’une bande de contrevenants hauts en couleurs se déroule au fil des canaux fluviaux. C’est un concours de circonstances et la rencontre de personnages avec des failles grosses comme des crevasses qui conduira la fine équipe en cavale. 


En vedette, l’homme par qui tout se déclenche, Givert, le flic aux mille casseroles. Qu’est ce qui lui a pris de vider les cellules du commissariat occupées par les prévenus de la veille pour reprendre à son compte le projet fou de Jason et Hannah, conformément aux dernières volontés de leur amie Gladys, de rendre sur l’île de Tristan de Cunha pour y déverser ses cendres ?


Voyage déjanté, qui permettra de découvrir peu à peu l’histoire du trio amoureux, et de connaître les talents cachés de chacun. Les personnages secondaires, resteront un peu plus dans l’ombre mais participeront malgré tout aux péripéties de la bande. Attention, la noblesse de la cause invoquée, n’empêche pas les voies de fait tout à fait répréhensibles  !


Ecrit dans une langue tonitruante, irrévérencieuse, et non  bridée par la bienséance, avec des dialogues savoureux, j’ai pris un grand plaisir à découvrir cet auteur, et je suis très fortement tentée de lire son premier roman.


Merci aux éditions Au Diable Vauvert et à la fondation Orange. 


501 pages Au Diable Vauvert 25 Août 2022







Je me suis méfié du ton donc qu’elle venait d'employer, de son intonation précautionneuse, presque diplomate. J'ai reculé d'un pas, je me suis dit que derrière son décor en carton, ce faux ton aux couleurs pastel, il y avait autre chose, une sorte de sous-ton caché un peu effrayant, une trappe qui pouvait se dérober sous mes pieds et m’empaler vingt mètres plus bas.


*


Ces salopards vont me le payer, se dit-il, ça schlingue l'arrogance de crevure, ça dégouline velu la dérobade en loucedé, l’esquive mesquine des petites frappes, la prise d'otages pas cool.


*


Les mots ne sont pas des marchandises, ils sont la solution, ils sont les soupapes de sécurité qui empêchent l'implosion, les petits trous sur les capots des cocottes-minute.


*


C'est drôle comme avec les années les souvenirs qu'on a des gens peuvent s'idéaliser, ou au contraire, vieillir aussi mal que des cassettes VHS. Leur image se floute, des bouts de bandes passantes viennent cueillir des fragments d'amnésie, et on oublie l'essence de ce qui nous avait alors tant bouleversés chez eux.


*


Rappelle-lui bien s'il te plaît que l'obéissance n'est pas une fatalité, c'est un choix, comme la lâcheté, personne ne fait pour rentrer dans les cases, personne, on n’est pas nés pour être carrés, on est là pour casser les angles et faire des ronds dans l’eau.





Fabrice Capizzano



Fabrice Capizzano a exercé de nombreux métiers manuels, dont dix ans l’apiculture, et milite pour Greenpeace. Il vit dans le Vercors; Le ventre de la péniche est son deuxième roman 



La trahison de Nathan Kaplan ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️

Alain Schmoll 












Essai transformé pour ce nouveau roman d’Alain Schmoll !


Mal planqués dans un quatre-quatre pourri, deux hommes attendent le petit matin pour liquider leur cible, qui devrait sortir de sa maison sans tarder. Le dialogue entre les deux nous permet de faire connaissance avec le chef qui  tente de former et d’épater sa jeune recrue, Jamil. Celui-ci est impressionné par le faits d’armes rapportés, et ravi de saisir l’opportunité de gagner de l’argent autrement qu’en assurant les fonctions de chauffeur de maître.  


A partir de cette scène initiale, nous voyagerons dans le temps de façon certes chaotique, mais tout à fait logique pour construire cette histoire à suspens ! 


Qui est la victime ? Pourquoi était-il visé ? C’est ce que nous, lecteur, nous découvrons avec un temps d’avance sur Mehdi Mokhdad, chargé de l’enquête autour de ce qui s’est passé ce matin là devant la propriété de Nathan Kaplan.


Avec comme toujours une note d’humour, Alain Schmoll, nous entraîne dans une histoire rocambolesque dans le milieu des entreprises internationales de construction,  avec quelques détours du côté de la DGSE. 


Les personnages sont hauts en couleurs, dans la perfection ou dans le ridicule, mais quel que soit le cas, suffisamment attractifs pour accrocher le lecteur.


Merci à Alain de m’avoir fait confiance, une fois de plus.





 - Attention ! Le voilà !

Jamil a sursauté. Il a failli par réflexe appuyer sur le démarreur. Une fois de plus, il s'en est voulu de l'émotivité qui l’étreignait  lorsque les événements se précipitaient




Dresser le bilan de sa vie à 45 ans ! Est-ce un passage obligé pour toutes les femmes qui atteignent cet âge ou est-ce réservé à celles qui ont le sentiment que ce qui a fait la saveur de leur existence fait désormais partie d'un passé révolu ?




Alain Schmoll




Alain Schmoll a mené une carrière de dirigeant et de repreneur d’entreprises. 

Passionné par la lecture et l’écriture, il crée un blog littéraire et publie des critiques sur Babelio sous le pseudonyme d’Archie. 

Il écrit aussi des ouvrages de fiction. Après La Tentation de la vague (2019), Les Moyens de son ambition (2020), Pièce unique (2021), La trahison de Nathan Kaplan est son quatrième roman. 


Lire aussi : 


Pièce unique 

La tentation de la vague

Les moyens de son ambition







La nouvelle arche ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️

 Julie de Lestrange












 Dans cette cité du futur, Mathilde a ses repères. Elle est brillante et appréciée, au centre de Génération où elle travaille comme chercheuse. Car on le découvre rapidement, la survie de l’humanité est compromise par l’épidémie qui a touché la population, et compromises les possibilités de mener à terme une grossesse pour les femmes. Les futurs citoyens se développent dans un utérus artificiel pendant une longue période qui fera d’eux à la naissance des êtres déjà fonctionnels. Pourtant, Mathilde découvre qu’un événement mystérieux a modifié les constantes étroitement surveillées d’une génération de « spécimens ». Perfectionniste, elle tient à comprendre ce qui s’est passé mais s’engage ainsi sur une voie hautement risquée qui la conduira à des découvertes inattendues et bouleversera ses certitudes bien implantées par son éducation. 


La Nouvelle Arche est un roman d’apprentissage, on suit les aventures périlleuses de la jeune fille qui ne reculera pas devant les dangers de vouloir comprendre ce qui se cache derrière les injonctions autoritaires de ceux qui détiennent le pouvoir. 


C’est aussi un grand roman d’aventures, avec beaucoup d’action, de rebondissements, de suspense.


On salue d’autre part l’imagination remarquable de l’autrice pour dépeindre cet univers futuriste, totalitaire, et construit avec une logique implacable. Julie de Lestrange évite l’écueil de rentrer dans des considérations scientifiques théoriques, pour ne décrire que ce qui est observable. 



J’ai dévoré ce pavé que je rêve de voir à l’écran.


Merci à Julie pour sa confiance et pour le plaisir que m’a procuré cette lecture.


800 pages Livre de poche 16 Février 2022 






Si ils veulent me tuer, ils le feront. Cela m'ennuierait, bien sûr, j'aime vivre, mais plutôt mourir que de construire mon quotidien autour de la peur; Je suis peut-être vulnérable là où je suis, mais au moins je suis bien. Et plus libre que n'importe qui.


*


Je ne pense pas que cela se produira. Les gens sont préparés. Chaque année apporte son lot de pénurie. Cela a commencé par l'eau, le bois, ensuite la nourriture, les transports, maintenant l'énergie…. Nous l'avions prédit. Personne ne sera surpris.


*


La nature est intelligente. Elle se venge du mal que nous lui avons fait. Quand L'Humanité aura disparu, elle ne s’en portera que mieux.


*


Tout a commencé par la grande dépression, dit-elle gravement. Le climat s'est dégradé en premier. Les saisons sont devenus incontrôlables. Il faisait trop chaud l'été, trop froid l'hiver. On manquait d'eau ou on en avait trop. Les inondations, les cyclones, les incendies, et les tempêtes se sont fait récurrents. Beaucoup d'animaux ont disparu. Nous avons saccagé les forêts, pollué les océans, tari nos ressources…



Julie de Lestrange



Julie de Lestrange a surtout écrit pour la télévision, le théâtre et le milieu du spectacle. 



Lire  aussi


Hier encore c'était l'été

Nous, les magnifiques





Sans issue ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️

Joy Fielding 











Que cache la Carlyle Terrace, cette impasse bordée de cinq maisons identiques, occupées par des familles en apparence calmes ? Pourtant un soir, des coups de feu éclatent, rompant l’apparente placidité de la vie banale et ordinaire d’un quartier plutôt favorisé. 


L’auteur nous propose alors un flash-back et nous invite à découvrir ce qui reste habituellement abrité par les façades et les fenêtres closes : une grand-mère fragile et son petit-fils qui s’engage sur des voies dangereuses, une femme battue, un couple vampirisé par la belle-mère, un chômeur menteur, une épouse paranoïaque…Tous peuvent se trouver des raisons de recourir aux armes à feu qui ne manquent dans aucune maison. 


C’est avec angoisse et curiosité que l’on découvre peu à peu des aspects cachés de chaque famille, et l’état d’équilibre fragile des situations. Beaucoup de suspense, d’interrogations, de certitudes vite récusées, rendent la lecture addictive et difficile à lâcher. 


L’autrice ne manque pas de fustiger indirectement l’omniprésence des armes à feu, danger potentiel permanent qui peut à tout instant déclencher des drames et faire d’un citoyen lambda un criminel avéré. Sans oublier la violence conjugale, d'autant plus pernicieuse, que les apparences et le statu social ne suscitent pas les soupçons. 


Dans la lignée des romans de Liane Moriarty, ce roman étudie un microcosme ordinaire, prêt à imploser à la moindre étincelle.


Une belle réussite que ce thriller psychologique,  pour lequel je remercie Babelio et les éditions Michel Lafon.


380 pages Michel Lafon 9 juin 2022   Masse critique Babelio 






C'est une rue très tranquille en temps normal. Petite, sobre, typique de la classe moyenne. Pas le genre d'endroit qu'on associe habituellement aux affreux événements de cette chaude nuit d'été. Interrogez n'importe quel habitant et il vous dira qu'aucun de ses voisins ne semble capable de commettre un acte aussi atroce et impitoyable.


*


Maggie sait que l'homme est là avant de le voir. Elle le sent qui marche vers son lit, l'air s’ouvrant devant lui comme une paire de rideaux. Il reste penché au-dessus d'elle pendant quelques longues secondes, ses yeux pénétrant l'obscurité comme s’il attendait qu'elle se réveille. Elle ne lui donnera pas cette satisfaction, décide-t-elle, gardant les yeux résolument fermé, même quand elle sent qu'il écarte les couvertures et se glisse dans le lit à côté d’elle.


*


Joy Fielding



Joy Fielding est une autrice canadienne, née en 1945. Elle s’est imposée comme un maître du thriller psychologique




Le commerce des allongés ⭐️⭐️⭐️⭐️

 Alain Mabanckou










Un bon héros est-il un héros mort ? C’est le pari que prend Alain Mabanckou dans son dernier roman. 


En effet après avoir ressenti le tremblement de terre et le cyclone, et s’être retrouvé allongé sur une butte de terre, l’homme à qui s’adresse les propos de ce roman, dans un tutoiement qui permet habilement de mettre à distance le monde de morts et celui des vivants a préféré se persuader qu’il était vivant.


En observant l’effet de sa disparition soudaine sur son entourage, et pour sa grand-mère qui l’a élevé, l’homme nous livre un récit qui parle de Pointe-Noire, de certains de ses plus originaux ressortissants, de son histoire passée. Puis de son histoire personnelle, celle qui l’a conduit dans ce cimetière en compagnie de trépassés qui lui conteront des événements en relation avec les quelques célébrités échouées autour de lui.


Un peu perdue dans les premiers chapitres, je me suis plus accrochée à la deuxième partie, celle qui relate le destin tragique de notre personnage en tenue bariolée. 


Roman original, et instructif, conté comme d’habitude avec verve et détermination, pour ne pas dire truculence (clin d’oeil à l’auteur qui redoute ce qualificatif attribué à son écriture !)



304 pages Seuil 19 Août 2022







Dans un cimetière, il y a autant d’histoires que de tombes 


*


Tu resserres le noeud papillon. Tu t’arranges pour que les poignets mousquetaires de la chemise dépassent les manches de la veste. Tu redresses le col à trois boutons et t’assures que ton pantalon violet à pattes d’éléphant recouvre pas le bout de tes Salamander vernissées, une façon de mettre en valeur tes lacets blancs.


*


Tu ne cesses de te le répéter au point d’en être désormais convaincu : une nouvelle vie a commencé pour toi il y a moins d’une heure lorsqu’une secousse a écartelé la terre alentour et que tu as été comme aspiré par un cyclone avant d’être projeté là où tu te retrouves maintenant, au dessus d’une éminence de terre dominée par une croix de bois toute neuve.





Né en 1966, Alain Mabanckou est un écrivain et enseignant.


Fils unique, il a perdu sa mère en 1995 et son père en 2004. Son enfance se passe à Pointe-Noire, capitale économique de République du Congo, ville côtière, où il commence des études primaires et secondaires et obtient un baccalauréat option Lettres et Philosophie.


Lire aussi : 



Verre cassé

Petit piment


 

Ils vont tuer vos fils ⭐️⭐️⭐️


Guillaume Perhilhou
 










Guillaume a toujours aimé se déguiser. S’il tombe amoureux, c’est de Jordan ou de Mathis. Sa mère semble jouer le jeu. Pourtant, et on ne sait pas quel faisceau de circonstances, il se retrouve interné dans un service de soins psychiatrique, et traité par électrothérapie. L’environnement et la prise en charge sont synonymes de souffrance, mais il se lie d’amitié avec un autre patient, qui lui apporte un peu de lumière dans ce monde de ténèbres.


Le thème est porteur bien que souvent traité. Mais j’ai l’impression de ne pas avoir tout compris :


  • pourquoi Guillaume se retrouve t-il enfermé. Rien dans ses agissements ensemble relever de la psychiatrie ? Le récit en semble pas dater des années avant guerre où l’homosexualité était considérée comme une pathologie.
  • C’est d’autant plus étonnant que dans l’histoire, on aurait plutôt envie de s’attaquer au cas du père, dont l’attitude semble plus que douteuse
  • Enfin la mère, la seule à avoir un comportement plutôt adapté, ne semble pas avoir son mot à dire. 


Le récit perd ainsi  de sa crédibilité et l’empathie qu’aurait dû inspirer le personnage est plus difficile à concevoir.


En ce qui concerne l’écriture, je ne vois aucun obstacle à utiliser un style oral avec  un affranchissement des règles de bases, mais dans ce cas, il faut le tenir. Trouver dans la même page un « moins pire » puis « les bois naissant d’un chevrillard à l’orée de la forêt » offre un contraste difficile à comprendre. 


Avis mitigé pour ce premier roman, qui manque d’une structure plus consistante.



  160 pages L’observatoire 24 Août 2022







A travers la vitre, j’observais durant des heures le jardin de l’hôpital. Il était situé à l’orée d’un petit bois où l’on ne pouvait se rendre qu’une heure par jour , accompagné des aides-soignants. C’était moins pire que dans plein d’HP on se disait, on avait le droit de fumer avec eux.


*


Un jour j’ai vu un chevreuil avancer entre les arbres. Ses bois naissaient seulement, c’était peut-être un chevrillard  ou il les avait perdus l’hiver d’avant. 


*


Il n’y avait pas dans l’esprit de ma mère, la perfidie de celui des autres. Elle était bonne, sans arrière-pensées. Aussi je n’ai jamais eu depuis lors qu’un sentiment de tristesse à son égard, peiné de lui avoir mis sous les yeux toute la dureté du monde, des coups bas et sa violence.


*



Ce principe de la chambre d’isolement c’est un truc de schizophrène : à l’extérieur, quand on est fou, pénalement on n’est pas jugé responsable de de ses actes, mais chez les fous quand on fait une connerie on est puni. 



Guillaume Perilhou


Guillaume Perilhou est un écrivain français. Ils vont tuer vos fils est son premier roman.




Pour leur bien ⭐️⭐️⭐️⭐️

 Amandine Prié











Au coeur d’un pays en guerre, les enfants qui vont chercher de l’eau risquent gros. Les bandes de rebelles sous emprise psychologique et chimique constituent une menace vitale. Inaya le sait, elle qui a perdu ses parents dans ce conflit sans signification par elle. 


Ce matin-là, une fois de plus, ils sont attaqués sauvagement, sans aucune espèce de compassion pour leur jeune âge et leur innocence. 


Au village, la décision du chef s’impose, les petites filles n’iront plus au point d’eau. Pour Inaya, la décision est aberrante, car les garçons ne sont bons qu’à jouer et incapables de rapporter suffisamment d’eau pour la communauté.


Mais voilà que des Blancs, accompagnés d’un traducteur viennent au nom de la France proposer de scolariser les enfants orphelins du village. Ils doivent avoir moins de cinq ans pour être plus accessibles à l’apprentissage d’une langue étrangère. 

Après des discussions houleuses avec le chef, un accord naît : une trentaine d’enfants rejoint la base de l’organisation humanitaire. 


Mais peu à peu le doute naît : et si le but n’était pas aussi charitable qu’il n’y paraît ?


Ce roman reprend la trame d’un fait divers datant de 2015, qui avait abouti à l’arrestation des responsables de ce trafic d’enfants.


Le récit est habilement mené, en se plaçant du point de vue de la fillette perspicace qu’est Inaya, qui rêve de devenir médecin. On est plongé dans le quotidien d’un village exsangue, menacé par des attaques sauvages et au bord de la famine. On comprend bien l’impact d’une proposition d’offrir un avenir meilleur à ces enfants, même si le prix à payer est la séparation temporaire exigée par leur statut de pensionnaire. Mais aussi la déconvenue et le sentiment de trahison lorsque la supercherie est dévoilée.


Hormis quelques maladresses d’écriture, le récit est convaincant et suscite des émotions diverses au gré des révélations. Un premier roman tout à fait honorable.


280 pages Les Pérégrines 25 Août 2022






C’est ainsi qu’on grandit et que l’on meurt ici : entouré de deux cents âmes prêtes à se substituer à celles et à ceux qui vous ont donné la vie, au milieu d’une famille grande comme un village posé au bord d’une piste rouge.


*


Marietou  dit que les filles sont en danger, et c’est vrai. Elles sont en danger parce qu’en décidant de ne pas les laisser étudier, tu considères que leur vie a moins d’importance que celles des garçons.



*


Inaya pénètre dans la classe la tête haute, les épaules redressées, le dos droit. De son ventre à sa gorge, elle ne sent qu’un froid douloureux qui lui donne la nausée. Personne n’a expliqué aux enfants qui serait leur professeur.




Amandine Prié


Amandine Prié est vidéothécaire, en charge des collections audiovisuelles au sein d’une grande médiathèque.

Quand tu écouteras cette chanson ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️

 Lola Lafon 











Les confidences recueillies dans les différents écrits relatifs à cette collection Nuit au musée ont une teneur variable et on peut le comprendre en raison de l’artifice censé ouvrir les portes de la création littéraire par le biais d’une réclusion quelques heures nocturnes au sein d’un  musée. 


Cet opus a une tonalité particulière car le choix de Lola Lafon n’est pas anodin. Il la renvoie à l’histoire de sa propre famille et au coeur de souvenirs qui sont autant de plaies mal guéries.



Qui ne connaît pas Anne Frank ? Lecture quasi incontournable, par choix ou par obligation scolaire, la jeune fille prisonnière d’un étroit logement de fortune à la fin de la seconde guerre mondiale a suscité de nombreuses vocations de diaristes en herbe. Mais au-delà de cette publication très médiatisée, au point d’être revue et corrigée dans un souci de séduire le plus grand nombre, elle a été traduite, trahie et redessinée dans un souci de conformité ….


Pour Lola Lafon, qui redécouvre elle aussi à l’occasion de cette expérience l’historique de ce succès éditorial, la nuit est aussi une plongée en enfer, celles de la mémoire douloureuse de son histoire, celle de l’identité vis à vis de cette appartenance qui n’a plus rien de religieux, celle de la honte passée et des souffrances vécues. Anne Frank est encore plus pour elle la grande soeur que toutes les jeunes lectrices ont un jour rêver d’avoir. Parce qu’elle partage avec elle le poids d’un passé à refouler.



Cette nuit au musée est très émouvante, par ce qu’elle révèle de l’histoire du célèbre journal et par ce que suscite pour l’écrivaine cette expérience sans doute nécessaire.



180 pages Stock 17 Août 2022







Comment l’appeler son célèbre journal, que tous les écoliers ont lu et dont aucun adulte ne se souvient vraiment ? Est-ce que témoignage, un testament, une oeuvre ? Celle d’une adolescente enfermée pour ne pas mourir, dont les mots ne tiennent pas en place.


*


Relire chaque matin ce qu’on a écrit la veille est semblable à la barre quotidienne d’une danseuse face au miroir, un exercice d’humilité.


*


Ecrire n’est pas tout à fait un choix, c’est un aveu d’impuissance ; on écrit parce qu’on ne sait  par  quel biais attraper le réel.




Lola Lafon



Lola Lafon est chanteuse et romancière. Elle est née en 1974.

Lire aussi : Chavirer


Chien 51 ⭐️⭐️⭐️⭐️

 Laurent Gaudé











Appelé sur une scène de crime, Zem apprécie moyennement d’être associé sur cette affaire à une jeune femme qui se trouve de plus être sa supérieure. Un début de polar banal, ce que le mode opératoire ne démentira pas ! Mais voilà, nous sommes en Grèce, ou ce qu’il en reste, alors que le pays en faillite a été racheté il y a de nombreuses années par une multinationale !  L’opération financière s’est assortie de pertes humaines colossales et d’une partition de la région géographique  en zones bien distinctes selon le statut social de leur population. Seules les résidents de la zone 2 bénéficient d’un dôme protecteur contre les ouragans terribles qui surviennent régulièrement. Quant à la zone 1 elle est réservée à une élite politico-économique qui s’affronte au moment où les deux enquêteurs s’intéressent à l’histoire de leur victime, en vue des prochaines élections.


On est donc plongé au coeur d’un futur terrifiant, qui représente une exacerbation de tous les délires du libéralisme. La marchandisation d’un pays et de ses habitants est une dérive extrême mais pas invraisemblable des politiques de notre époque. 1984 en comparaison est un séjour bien-être tout inclus !


Le roman de science fiction se double donc d’une enquête policière que l’obstination de nos deux limiers entraîne sur des territoires de non droit extrêmement préjudiciables pour leur vie !



Bien construit et bien mené, on s’attache vite à l’intrigue et on frémit à l’évocation de cet univers si dénué d’humanité.


Belle réussite une fois de plus pour cet auteur qui excelle quel que soir le genre littéraire abordé !


304 pages Actes sud 17 Août 2022







Même s'ils ne se l’avouent pas, ils ont le sentiment obscur de profaner des territoires interdits. Comment ont-ils réussi à nous faire penser que nous n'étions pas chez nous en ce monde ?


*


D'un coup, la ville devient folle. Lorsque les dirigeants de GoldTex annoncèrent que le rachat de la Grèce était finalisé, les citoyens d'Athènes furent pris de panique.


*


Je tends l'oreille, Sparak. Depuis toute une vie, je fais ça. Le visage à terre. Je me penche au plus bas pour entendre les rumeurs qui courent sur le bitume. Les nouvelles du jour, les humeurs du quartier, les petites bagarres quotidiennes, tout ce brouhaha qui veut juste dire que la rue vit.


Écrivain, romancier et dramaturge, Laurent Gaudé est né en 1972. Auteur de 49 livres, il a aussi écrit Ouragan


Clara lit Proust ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️❤️

Stéphane Carlier 













Gros coup de coeur pour ce roman qui est à la fois un hommage à la lecture et à un écrivain marquant du vingtième siècle.


Proust, c’est pour beaucoup de lecteurs, une expérience éprouvante, un sentiment d’échec, face à la complexité de l’écriture. C’est aussi pour d’autres, sont-ils aussi nombreux ? la révélation d’un style et une plongée au coeur des mystères de la mémoire et de la création 


Lorsque le roman commence, Clara ne fait partie d’aucune de ces deux catégories. Une revue de sa maigre bibliothèque montre bien que la lecture ne fait pas partie de son quotidien, partagé entre les mises en plis des clientes et la conscience de l’impasse existentielle de son couple.


Pourtant, un livre oublié par Claudie au salon attire son attention. Pas séduite immédiatement par les premières lignes qu’elle parcourt, elle y revient cependant, avec l’intuition que ces phrases recèlent quelque chose de pas ordinaire. Jusqu’à l’illumination et une lecture passionnée de A la recherche du temps perdu, qui changera le cours de sa vie.


Il est vraisemblable que tout admirateur de Proust se sentira gagné par une empathie grandissante vis à vis de cette jeune femme à mille lieues des instances littéraires officielles, mais qui ressent avec son coeur et ses émotions les messages véhiculés par le célèbre auteur.


On aime aussi cette affirmation claire, que certes l’écriture est déroutante, et nécessite un effort surtout lorsque l’on aborde pour la première fois l’oeuvre, mais que malgré tout elle est accessible. Et surtout une fois passé l’écueil technique, en lisant lentement et même à voix haute, lorsque l’on est approprié ce rythme et la mélodie de ces phrases, que de bonheur !



Convaincue avant même d’avoir ouvert la première page que ce roman (je parle de celui de Stéphane Carlier !) serait pour moi, le résultat est au delà de mes attentes. J’adore ! (Et j’aime aussi plus que tout la Recherche …)


192 pages Gallimard 1er septembre 2022








Combien de fois, pendant sa lecture, son esprit a quitté les mots pour se lancer dans une liste de courses ou lui rappeler une conversation qu’elle avait eue dans la journée au salon. Lenteur et vigilance , détente et concentration. Proust, c’est son yoga.


*


Seulement, elle n’imaginait pas écouter plus longtemps ses parents et JB débattre des avantages comparés du livret A et de l’assurance vie, et encore moins les accompagner lors de la promenade à pas lents qui va suivre, alors que le baron de Charlus vient de faire son apparition dans la Recherche comme une grosse mouche qui se pose sur une boule…


*


Il faut prendre son temps, faire des pauses. Maintenant, quand je le lis, j’ai l’impression de l’entendre me parler.




Stéphane Carlier


Stéphane Carlier est un écrivain français né en 1971.




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L'enterrement de Serge 

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