lundi 19 avril 2021

Comme des bêtes ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️

 Violaine Bérot 




Éditeur : 
BUCHET CHASTEL (1 avril 2021)

  • Langue : Français
  • Broché : 160 pages
  • #Commedesbêtes #NetGalleyFrance








    Un roman magnifique, par le sujet traité et par l’originalité de la forme


    Le personnage principal n’a pas de nom, et tout le monde le nomme l’Ours en raison à la fois de son apparence physique et de son langage réduit à des grognements. 


    Il vit avec sa mère, à l’écart du village, puisque les tentatives de socialisation ont été contre-productives pour lui, provoquant des crises de panique et cristallisant une  violence latente contre lui.


    Or on découvre dans une grotte, non loin de la maison où vit l’Ours, une petite fille, qui semble vivre nue.


    Les témoignages se succèdent, les uns à charge, attestant de la bestialité et de l’anormalité du jeune homme, les autres au contraire apportant la preuve de dons  particulièrement développés pour comprendre et soigner les animaux. Et donc pourquoi pas une petite fille ? Et se pose aussi la question des origines de l’enfant : abandon, naissance incestueuse…Chacun y va de sa théorie.


    Les différents chapitres sont autant de dépositions, des interrogatoires policiers, puisqu'il y a enquête.  Mais en fait, c’est le lecteur qui se trouve ainsi dans le rôle d’une oreille attentive pour essayer de comprendre, ce qui s’est passé et qui est cet être qui devient l’exutoire de toutes les angoisses focalisées sur la différence, et qui favorisent l’émergence d’instinct de destruction. 


    Entre les chapitres la parole est donnée aux fées, via de courts poèmes, qui ont autant de portes ouvertes sur un autre monde, celui des rêves et de l'indicible. 



    C’est un récit extrêmement émouvant,  et en particulier la fin que je ne révèlerai pas . 


    Très belle découverte.


    Merci à Netgalley et aux éditions Buchet-Chastel




    On a le même âge, lui et moi, ou à peu près. On était en classe ensemble à Ourdouch, oui. 
    L'Ours, on l'appelait comme ça à l'école. Je pense qu'au départ c'est venu du fait qu'il n'avait pas de père. Vous n'êtes pas d'ici, alors peut-être vous ne le savez pas, mais c'est une tradition dans nos vallées. Les enfants sans père sont les fils de l'ourse, c'est comme ça. Et pour nous, gamins, ça expliquait sa force, ses pattes  trapues. En plus il ne savait pas parler, seulement grogner. Donc l'Ours, oui, c'était évident comme surnom.

    *

    Je ne sais pas pourquoi les gens s'imaginent qu'il est idiot. C'est pas vrai. Il comprend tout, comme vous et moi. Donc il vient chez moi et il soigne. N'importe quel animal, il enlève le mal. Il calme. Des fois je reste, juste pour le regarder faire. C'est intéressant à voir.

    *

    A toutes les jeunes filles qui vont connaître cette horreur, je souhaite de trouver des fées pour les aider à se redresser. C'est cela que je voulais dire. celle qui abandonne son enfant ,c'aurait pu être moi, Viviane Desroches, pharmacienne à Saint-Marcel, Ç'aurait pu être moi ou n'importe quelle autre. une jeune fille d'ici, n'importe laquelle. Je voulais vous le dire. 






    Violaine Bérot est une écrivaine française.
    Son parcours professionnel l'a amenée vers la ville, où elle a exercé des postes à responsabilités dans le domaine de l'informatique. A 30 ans, elle a tout lâché pour retourner vivre au plein cœur des Pyrénées. Violaine élève des chèvres et des chevaux en Ariège. 










dimanche 18 avril 2021

Les trois vies de Suzana Baker ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️

 Philippe Amar



  • Éditeur : Fayard/Mazarine (17 mars 2021)
  • Langue : Français
  • Broché : 396 pages
  • #LestroisviesdeSuzanaBaker #NetGalleyFrance











    L’idée est originale pour un cadeau d’anniversaire : Emily a offert à sa mère Lauren, un test ADN, censé déterminer ses origines ethniques, et repérer ainsi d’éventuels cousins génétiques.

    Projection dans le  passé et liens ancestraux. 


    Mais à l’arrivée des résultats, la surprise est de taille : Lauren a des ascendances juives pour cinquante et un pour cent de ses gènes, elle, baptisée et élevée selon les rituels de la religion catholique. Interroger ses parents n’est pas la solution puisque son père est mort et sa mère n’émerge du brouillard qui perturbe sa mémoire que rarement et aucune certitude ne peut permettre d’apporter foi à ses propos. 


    Lauren doit donc compter sur elle-même pour mener l’enquête, qui sera semée d’embuches et assortie de voyages mouvementés en Europe.


    Parallèlement, un autre récit nous emmène en 1942, en France, alors que la traque des juifs s’intensifie. L’auteur s’attache au destin de quelques familles dont on suit les pérégrinations qui pourront ou pas leur permettre d’échapper au destin des déportés.


    Si on se doute que parmi les enfants que l’on suit, se trouve la mère de Lauren, on ne sait pas qui elle est et ce qui s’est passé ces années, là. C’est peu à peu que l’histoire se reconstitue, 


    La construction est  adroite, puisque les deux récits convergent vers une résolution du mystère des origines de la narratrice. Et on est tenu en haleine aussi bien par le récit actuel que par la période historique.


    Secret de famille et quête des origines, sur une base historique certes déjà lue dans de nombreux romans, mais l’auteur s’appuie sur l’aspect affectif de l’histoire, ce qui rend la lecture émouvante. 


    Merci à Netgalley et aux éditions Mazarine.




    Huit grosses et neuf petites qu'elle souffla mécaniquement. Le petit James l'aida à toutes les éteindre. En regardant les flammes expirer, je n'ai pu m'empêcher de penser que ma mère s'éteignait , elle aussi. Lentement. Je savais qu'elle finirait par s'en aller rejoindre mon père, mais j'avais le cœur lourd en la voyant s'effacer un peu plus chaque jour, tels les traits d'un dessin qui s'éclipsent sous la gomme.

    *

    Ces enfants-là voulaient aimer. Ils savaient aimer, peut-être mieux que les autres. Ils avaient le droit d'aimer. Ce n'était pas interdit aux Juifs. On pouvait leur interdire d'aller à l'école, d'étudier, d'enseigner, de devenir médecin, avocat ou fonctionnaire, on pouvait les priver de nourriture, de leurs droits civiques, mais on assassinait pas l'amour. Même après la mort.







    Philippe Amar est scénariste depuis de nombreuses années, il a collaboré à de nombreuses séries télé, et écrit aussi pour le cinéma. 








Les orageuses ⭐️⭐️⭐️

 Marcia Burnier




  • Éditeur : Cambourakis (2 septembre 2020)
  • Langue : Français
  • Broché : 144 pages







Avec les Orageuses, l’autrice  aborde un  thème très porteur de la littérature féministe contemporaine. Cette fois en imaginant la possibilité d’une vengeance fomentée par les victimes elles-mêmes, puisque du dépôt  de plainte à l’éventuel procès, la justice bafoue les droits de jeunes femmes. Et on comprend tout à fait le désarroi de devoir de prouver que l’on n’a pas induit le délit, par son attitude, ses propos, un refus peu clair ….


Ce court roman est donc un cri de rage, une révolte contre le traitement actuel des plaintes pour viol et une piste pour un éventuel moyen de se défendre soi-même en toute illégalité.


Les jeunes femmes, Nina, lia, Inès Léo sont toutes marquées profondément par leur agression, qui parfois laisse à distance des séquelles qu’elles ne relient pas toujours à ce qui s’est passé. Le traumatisme a pu être enfoui, et ressurgit dans des angoisses, des troubles du comportement handicapant. 


Et le désir de réparer l’infamie, est une façon d’exorciser le mal enfoui.


Une lecture qui ne laisse pas indifférent, parce qu’on ne peut se désolidariser de ces femmes blessées, mais si la voie qu’elles ont choisie pour affronter leur peur et se venger semble leur réussir sur le plan personnel, on n’entrevoit aucune amorce de proposition plus générale, ni même une opposition de généraliser cette violence en retour. C’est juste un constat. Et même un constat d’échec, puisqu’elles sont conscientes que rien n’empêchera les hommes de violer. 






Elle a juste une voix qui la hante et qui surgit régulièrement pour lui susurrer qu’elle est pourrie, mauvaise, et qu’elle ne peut faire confiance à personne.

*

Personne n'apprend aux filles le bonheur de la revanche, la joie des représailles bien faites, ne leur dit que rendre les coups peut faire fourmiller le coeur, qu'on ne tend pas l'autre joue aux violeurs, que le pardon n'a rien à voir avec la guérison. On leur apprend à prendre soin d'elles et des autres, à se réparer entre elles, à "vivre avec", elles paient leur psychothérapie pendant que l'autre continue sa vie sans accroc, sans choc, toujours plus puissant.

*

Quand elles avaient décidé qu'elles n'étaient plus intéressées par le procès équitable qu'on leur refusait de toute façon, elles s'étaient demandé ce qui poussait ces hommes, quel que soit leur milieu, à vouloir les posséder. Qu'est-ce qui rendait cet acte universel, structurel, et défendu systématiquement par une solidarité masculine sans faille ? C'est bien simple, expliquait Leo, dans n'importe quel groupe, allez accuser un homme de viol et observez les forces à l'œuvre pour que surtout rien ne soit bousculé par cette révélation.





Marcia Burnier est une autrice franco-suisse de 33 ans. Née à Genève, elle a grandi dans les montagnes de Haute-Savoie. Elle a notamment suivi des études de photographie et cinéma à Lyon 2 et vit désormais à Paris, tout en restant profondément passionnée par les loups.
Les Orageuses est son premier roman. 


samedi 17 avril 2021

Florida ⭐️⭐️⭐️⭐️

 Olivier Bourdeaut




  • Éditeur : Finitude Editions (4 mars 2021)
  • Langue : Français
  • Broché : 256 pages










Nous sommes aux Etats-Unis. Dans une famille ordinaire, qui se distingue cependant lorsque l’enfant unique atteint l’âge de sept ans et présente aux yeux de sa mère suffisamment d’arguments en matière d’esthétique pour  prétendre à un titre de mini-miss !  Rapidement l'affaire prend des proportions déraisonnables, dans la mesure où les exhibitions et leur potentiel échec sont une source de souffrance pour cette petite fille. Jusqu’au jour où elle craque et rejette en bloc le projet, de façon spectaculaire à la fin d’un des concours, se fermant définitivement tout accès à ce type de manifestations.


La narratrice est cette enfant en rupture avec sa famille, quelques années plus tard. Et son corps instrumentalisé dans ses premières années est à nouveau l’objet de manipulations, de modelage, jusqu’à l’extrême, et cette fois c’est un choix personnel.


C’est lorsque l’on parvient à cette phase de l’histoire que l’on comprend le ton abrupt du discours, plein de rancoeur, de haine même, pour ses parents.


"Ils ont l'air piteux et désespéré, ils me dégoûtent, je les déteste. Ils ne sont pas morts pour moi, car pour être mort, il faudrait qu'ils aient existé. Ils n'existent plus. Ils n'existent pas."


On est loin de la poésie de En attendant Bojangles, mais l’auteur fait ainsi preuve d’une capacité à adapter le style au propos. 


Eduquer un enfant est parfois pour ses parents une opportunité d’un rattrapage, d’une occasion de réaliser les rêves qu’ils n’ont pas pu atteindre, dans un aveuglement qui nie les conséquences délétères  pour l’enfant.


C’est une lecture qui bouscule, et  le style fait partie de l’arsenal destiné à provoquer . Et l’histoire rappelle le film Little Miss Sunshine, sur le propos et dans la forme. 






Les bébés n'ont aucune conscience professionnelle. Certains parents le déplorent. La catégorie suivante est plus digne, plus sérieuse, à cinq ans on est grand et plus obéissant. Les chorégraphies sont apprises, plus ou moins appliquées. Je me souviendrais toujours de la numéro trois. Michelle aimait la glace au chocolat, la cuisine mexicaine, adorait écouter de la country avec ses parents et bien sûr voulait un jour devenir Miss America. Peut-être est-ce la cuisine mexicaine, la glace, la démesure de l'objectif final ou tout simplement d'apercevoir son père la filmer et sa mère se ronger les ongles mais la charmante Michelle s'est vidée sur l'estrade.

*
Rasta, blanc, artiste, bodybuildé, gay, t'as pas une maladie orpheline en plus de ça, genre enfant de la lune ou les os de verre ? Attends bouge pas, reste comme ça. Il me mitraille avec son appareil photo. Mais, non je ne vois pas, c'est suffisant non ? Ah si, j'ai voté Bush en 2000

*

Un truc ressort : mon corps, celui qui tremble à cet instant, mon corps est un nid à emmerdes. Sur un podium, à la maison, à l'école ou sous une douche, c'est toujours une source d'ennuis. Ce truc aux dimensions parfaites qui m'enveloppe aurait dû me faciliter la vie. Il me l' a pourrie. Il n'est même pas foutu de me protéger du froid. Cette peau ne me tient pas assez chaud, c'est bien la peine d'avoir un si beau costume sur-mesure s'il ne sert à rien. Je collerais bien par un procès au cul du grand couturier.

Olivier Bourdeaut est né au bord de l’Océan Atlantique en 1980. Après avoir pratiqué mille métiers, il publie en 2016 En attendant Bojangles, son premier roman 





vendredi 16 avril 2021

Serge ⭐️⭐️⭐️

 Yasmina Reza





  • Éditeur : FLAMMARION (6 janvier 2021)
  • Langue : Français
  • Broché : 240 pages










Yasmina Reza retranscrit une tranche de vie, une chronique familiale, au cours de laquelle les personnages se retrouvent autour d’un projet  qui a un sens sur le plan historique, mais moins pour ce qui est de la religion, qui ne fait pas partie de sa pratique quotidienne.  La visite du camp de la mort, à Auschwitz ressemble plus à une tentative de resserre les liens familiaux.


On assiste par ailleurs une succession de moments, souvent assez drôles avec des dialogues qui font mouche, des réparties qui s’enchaînent comme dans une pièce de théâtre.


Le point central de l’histoire, c’est donc la visite du camp polonais, qui a tout, à l’heure actuelle, d’un parc d’attraction, avec des hordes de touristes qui défilent sur le site, loin de la dignité que l’on serait en droit d’attendre pour ce haut lieu de mémoire. Loin d’un hommage et d’un geste de compassion envers les victimes, le lieu est devenu un musée avec ses reconstitutions,  les photos souvenirs et le pélerinage perd ainsi perd  tout son sens, ce que la famille de Serge ne manque pas de souligner. 



C’est globalement assez confus, on peut aisément se perdre dans la ronde des personnages, des couples des neveux , des enfants, des amis, et il m’a fallu à chaque changement d’interlocuteur faire l’effort de le ré-attribuer sa place  dans le tableau.


La qualité de l’écriture est donc le principal intérêt de ce roman qui risque fort de laisser une impression générale d’un texte drôle mais dont on ne retiendra pas une histoire construite.




Quand on s'intéresse à ce qui se passe dans la boîte crânienne, à tous ces embranchements, interconnexions de neurones et de synapses, il n'est pas absurde d'attribuer certains états d'âme à des combinaisons purement électrochimiques.

*

Au volant Maurice a toujours été un danger public. Un jour je lui dis, Serge m'a dit qu'il avait un peu peur avec toi en voiture maintenant.
–Ah bon ? Pas moi.
–Non, mais lui oui.
–Ah bon.
–Il m'a dit que tu avais crié un ou deux feux qui n'était pas nécessaires.
–Toute ma vie, j'ai fait ça.

*

J'étais venu à Cracovie il y a des années, j'en avais gardé le souvenir d'une ville splendide et secrète. Rien à voir avec ce décor fou et dénaturé par la constante invasion planétaire. Et toi ? Me suis-je demandé tandis que nous cherchions dans l'accompagnement d'une rue piétonne et parmi les dizaines de boutiques de souvenirs un restaurant local. De quel autre bois penses-tu être ? Tu parcours la Terre en low-toast avec la même désinvolture. Tu piétines sur le même circuit, horreurs en matinée, festivités médiévales en soirée, en quoi es-tu différent ? Tu ne veux pas être confondu mais cette réticence même–une ultime tentative de l'orgueil–te démasque . Tu sais bien qu'il n'y a plus d'autres mondes et ta plainte aussi est inconsistante.







Yasmina Reza est une femme de lettres et actrice française, née le 1er mai 1959 à Paris.
Yasmina Reza est un auteur contemporain dont la production est très variée (théâtre, récits, romans). Sa production est empreinte d'un pessimisme voilé d'humour. Ses pièces mettent souvent en scène des personnages contemporains, qui en reflètent les défauts et le ridicule.



jeudi 15 avril 2021

Le rivage des Syrtes ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️

 Le rivage des Syrtes




  • Éditeur : José Corti Editions (1 août 1989)
  • Langue : Français
  • Broché : 321 pages








Aldo, un jeune homme issu d’une famille dominante à Orsenna, une Seigneurie imaginaire, est envoyé dans une province du Sud, sur le rivages des Syrtes, en tant qu’observateur. La province est en guerre passive depuis plus de trois cents ans, contre le Farghestan, situé à quelques milles marins de la forteresse. La province somnole, les routines l’ont endormie. L’arrivée d’Aldo modifie la donne. Malgré les réserves émises par son ami le capitaine Marino, aux commandes depuis trop longtemps, Aldo veut bousculer les habitudes. Sa liaison amoureuse avec Vanessa, dont le passé familial n’est pas exempt d’entente avec l’ennemi, est un catalyseur : il transgresse les interdits et plonge la province dans le chaos.


Il est  vain de chercher à identifier faits et lieux : ils sont universels et et donnent au roman une dimension mythologique. 


Le récit illustre la fragilité des destins individuels face aux comportements impérieux et belliqueux des hommes. Les destins déjà écrits, inexorables, et le héros devient la main armée d’un conflit qui le dépasse. Le chant des sirènes lui fait perdre la raison face l’appel inéluctable, et  la transgression agit comme déclencheur. Et le héros prendra conscience trop tard de la manipulation dont il a été l’objet.


Enclavé entre un passé lourd de litiges qui ont laissé des empreintes éternelles, et un futur déjà écrit, le présent n’existe que comme un entre-deux. 


Porté par une écriture ciselée et complexe, parfois difficile à comprendre, mais sublime : la poésie renforce l’appartenance au registre de la légende.


Ecrit en 1951 et lauréat du prix Goncourt, que l’auteur refusera, pour dénoncer les compromissions commerciales de la littérature.




Cet accroc médiocre à des occupations dont les mailles étaient , sans que je le susse, peu à peu démesurément distendues, fit soudain s'effiler en lambeaux sous mes yeux ce que je considérais peu de jours encore auparavant comme une existence acceptable : ma vie m'apparut irréparablement creuse, le terrain même sur lequel j'avais si négligemment bâti s'est effondré sous mes pieds. J'eus soudain envie de voyager : je sollicitai de la Seigneurie un emploi dans une province éloignée.

*

J'ouvrais ma fenêtre à la nuit salée : tout reposer sur cinquante lieues de rivage, le fanal du môle sur l'eau dormante brûlait aussi inutile qu'une veilleuse oubliée au fond d'une crypte.

*

La tête était enrochée au creux d'une épaule d'étoffe sombre. Deux bras lui faisaient une étole, un collier engourdi d'aise pantelante, qui fouillaient comme dans une auge pleine au creux de son corsage.

*

Devant nous, pareil au paquebot illuminé qui mâte son arrière à la verticale avant de sombrer, se suspendait au-dessus de la mer vers des hauteurs de rêve un morceau de planète soulevé comme un couvercle, une banlieue verticale, criblée, étagée, piquetée jusqu'à une dispersion et une fixité d'étoile de buissons de feux et de girandoles de lumière.






Julien Gracq, de son vrai nom Louis Poirier, est un écrivain français, né en 1910.Traduites dans vingt-six langues, étudiées dans des thèses et des colloques, proposées aux concours de l'agrégation, publiées de son vivant dans la bibliothèque de la Pléiade, les œuvres de Julien Gracq ont valu à leur auteur une consécration critique presque sans équivalent à son époque. En 2007, Julien Gracq décède à 97 ans. 




 



Je ne pensais pas si fragile ⭐️⭐️⭐️⭐️

 Kikka




  • Éditeur : Eyrolles (14 janvier 2021)
  • Langue : Français
  • Broché : 264 pages









Kikka nous propose le récit d’une descente aux enfers , façon thriller. Et pourtant, le décor est d’une banalité ordinaire, les locaux d’une entreprise internationale. Et l’héroïne est une jeune femme dynamique, active et créative, une executive Women, menant de front vie familiale et professionnelle, avec courage et entrain. Jusqu’au jour, où le président qui la soutenait dans ses efforts pour faire progresser l’entreprise, est remplacé par quelqu’un qui d’emblée la prend pour cible.  Mails à toute heure, injonctions contradictoires, bruits de couloirs, petites phrases qui tuent, c’est le harcèlement et ses séquelles : la perte de confiance en soi, les erreurs liées à la fatigue, et le corps qui finit par crier grâce.


 C’est terriblement bien décrit, point n’est besoin d’avoir été le témoin de tels faits                     pour en apprécier l’analyse. Les mécanismes en marche, les réactions en chaîne au sein d’une équipe, l’impunité des agresseurs malgré tout, et la difficulté de s’attaquer au phénomène, d’autant que la personne harcelée est fragilisée par des mois voire des années d’un travail de sape, tout cela est très bien rendu. 


Le plus difficile est sans doute de se reconnaître comme victime et non comme coupable... 


L’écriture est factuelle et sobre, mais l’énormité de ce qui est relaté justifie l’’absence d’une emphase, qui serait au contraire contre-productive.




Au lieu de me soutenir dans ma lutte contre le harcèlement au travail, on va m'estampiller
 « psychologiquement fragile », comme tant d'autres avant moi, considérer que c'est moi la fautive, parce que je n'ai pas su me protéger de lui, au lieu de faire en sorte que je n'ai plus besoin de me protéger.

*

– Je viens de relire ta présentation, c'est très bien. J'aime beaucoup ton illustration pour définir des objectifs. Je trouve le symbole de la montagne à gravir excellent. Je te prends cette idée pour mon discours d'introduction, ça ne te dérange pas ?
 Que répondre à mon supérieur hiérarchique ? Comment accepter cette malhonnête frustration ? Il me volait l'originalité, le charme de mon exposé, pour se faire valoir ou pour me priver d'éventuelles compliments… J'étais écoeurée.

*

Sans signes précurseurs, je suis secoué de sanglots incontrôlable. Dans cette pièce démunie de pendule, je n'avais aucune notion de l'heure. Combien de temps encore étais-je  condamnée à ressasser mon angoisse dans cette chambre inhospitalière ? Je pleurais, pleurais encore. Cette source chaude semblait intarissable. Les minutes coulaient, elles aussi, glaciales et ténébreuses.