Abonnés

Départ(s) ⭐️⭐️⭐️⭐️

 Julian Barnes 












Un roman peu académique, qui contient une histoire d’amour, mais panachée de nombreuses pensées, de réflexions, de souvenirs et de nostalgie ou de regret sur le temps qui passe.


Revenons sur l’histoire d’amour : elle était trop parfaite pour durer. La passion que partage les deux étudiants ne fera pas long feu, avec à la clé une séparation juste avant leur mariage. Quarante ans plus, tard, le narrateur et son ami sont toujours en lien. Constatant que le fiancé éconduit est toujours amoureux de la belle qui l’a abandonné, Julian a l’idée saugrenue de les mettre à nouveau en lien ! Fausse bonne idée ? 


Donc en marge de ce fil rouge autour d’un amour impossible, Julian Barnes nous offre là une sorte de testament : conscient de vivre ses dernières années (l’âge et la maladie sont des indices fiables et irrévocables), il nous confie ses pensées intimes, sur des sujets pas forcément réjouissants, mais la plume et l’humour délicat dont il a toujours sur faire preuve sont là pour alléger le propos. 


Il ne s’agit pas non plus d’un apitoiement sur son sort. Les exemples sont souvent pris dans d’autres histoires. Comme celle de Virginia Torrecilla, victime d’une double peine. Ainsi dans ce contexte surgissent les interrogations : 


« Je ne pouvais pas comprendre pourquoi cela arrivait alors que je n’ai jamais été une mauvaise personne »


« Beaucoup de personnes ont le même sentiment, croyant que la vie est, ou devrait être , équitable, en dépit de toutes les preuves du contraire » 


Bien sûr, l’écriture, la littérature ne seront pas oubliées. Faisant référence à un auteur interviewé pour son dernier roman, celui ci déclare que : 


« La forme romanesque avait atteint un état de plénitude, et par conséquent d'achèvement, pendant une cinquantaine d'années, dans la seconde moitié du XIXe siècle. Fiction écrite. Ensuite, a-t-il ajouté, n'était plus rien qu'une « pâle imitation »  de ce qui avait été fait. »


C’est à cette occasion que Julian déclare que 


« Ceci sera sans doute mon dernier livre, mon départ officiel »


 (l’un des départ(s)  annoncés dans le titre !) 


Tout au long du texte, nous serons aussi pris à témoin sur l’évanescence et la trahison de la mémoire, et la vanité de nos ambitions. 



« Pourquoi le cerveau fait-il cela ? , nous oblige-t-il à traquer un nom que nous connaissons depuis longtemps, dans d'obscurs circuits neuronaux souvent bouchés. D’où ces moments d'embarras et d'excuses mensongères ( « pardon, sans mes lunettes… »), – nous forçant à recourir à des tactiques défensives, comme celle qui consiste à inventer des moyens mnémotechniques, que nous pouvons aussi oublier. Et pourquoi le cerveau est-il à ce point sans discernement, effaçant indifféremment les noms d'amis et d’ennemis ? Pourquoi ne pas nous laisser oublier ce dont nous avons guère besoin, et que nous ne serons pas mécontent de ne pas nous voir rappeler ? « 


Tel un état des lieux dans un logement que l’on veut laisser irréprochable pour les prochains occupants, Julian Barnes tire sa révérence, avec panache. Reste pour ses lecteurs le mince espoir que, revenant sur ce qui n’est pas une promesse mais une hypothèse, il nous gratifiera d’un ultime opus


Merci à NetGalley et aux éditions Stock 


240 pages Stock 21 janvier 2026

#Départs #NetGalleyFrance 







Quoi qu'il en soit, j'espère que vous avez pris plaisir à notre relation au fil des ans. J'y ai certainement pris plaisir. Votre présence m'a ravie.–de fête, je ne serais rien sans vous. Alors je vais poser un instant ma main sur votre avant-bras–non, n’arrêtez pas de regarder–puis puis m'éclipser. Non n'arrêtez pas de regarder.


*


Pourquoi le cerveau fait-il cela ? , nous oblige-t-il à traquer un nom que nous connaissons depuis longtemps, dans d'obscurs circuits neuronaux souvent bouchés. D’où ces moments d'embarras et d'excuses mensongères ( « pardon, sans mes lunettes… »), – nous forçant à recourir à des tactiques défensives, comme celle qui consiste à inventer des moyens mnémotechniques, que nous pouvons aussi oublier. Et pourquoi le cerveau est-il à ce point sans discernement, effaçant indifféremment les noms d'amis et d’ennemis ? Pourquoi ne pas nous laisser oublier ce dont nous avons guère besoin, et que nous ne serons pas mécontent de ne pas nous voir rappeler ? 


Julian Barnes



Julian Barnes, né le 19 janvier 1946 à Leicester, est un romancier, nouvelliste, essayiste et critique littéraire anglais


Lire aussi 

Une fille,  qui danse 

Le perroquet de Flaubert 

Les rues parallèles ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️

 Gérald Tenenbaum 











Avec ce recueil de quatorze nouvelles ,Gérald Tenenbaum nous convie à un parcours varié, tant par les sujets que par l’ambiance de chaque texte.


Une résidence d’auteur ponctuée par la visite régulière d’un vieil homme, la fin de vie d’un homme  alors que l’orage gronde, un voyage dans le temps, comment rendre hommage aux disparus de la Shoah, un ticket de métro qui trouve une seconde vie, et bien d’autres thèmes, qui nous entrainent par la magie des mots dans une exploration  originale d’autres temps ou d’autres lieux.


L’auteur tisse des récits où le quotidien, apparemment banal, se charge d’échos intimes et de résonances historiques.


L’écriture se distingue par sa fluidité et sa précision. L’auteur excelle à installer une atmosphère mélancolique sans jamais sombrer dans le pathos.


« C'est un hiver que les repères s'estompent. Pas en raison de la neige qui recouvre les reliefs, ni à cause du ciel, qui gorge de larmes  ses nuages. Encore moins, la faute des arbre dénudés, échouant à rythmer d'ombre les sols qui soutiennent nos pas. Non. Les repères s'effacent, parce que la lumière vacille parce que les couleurs se délavent, parce que le paysage ternit, dans l’encadrement  de la fenêtre, parce que le jour est vaincu dès le point du jour. »



À travers des scènes brèves mais denses, Tenenbaum met en lumière la fragilité des existences et la force des liens discrets qui unissent les êtres, et l‘évanescence de nos destins 


« Une vie jalonnée de traces dérisoire accumulées. Aucune ne porte un sens profond en elle-même. Toutes ensemble dessinent  un destin."



L’une des réussites majeures du livre réside dans sa capacité à rendre palpables les émotions les plus ténues : une gêne, un souvenir diffus, une absence. Les personnages ne sont jamais figés en archétypes ; ils se dévoilent par touches successives, laissant au lecteur l’espace pour les comprendre et les ressentir. 



Difficile de faire un choix mais j’ai vraiment aimé la dernière, qui donne son titre au recueil, très « modianiesque « avec cette déambulation vertigineuse d’un homme dont chaque pas l’éloigne de son but mais l’ancre dans un récit. Mais je suis injuste avec les autres textes qui m’ont tous emportée.


On retiendra donc l’élégance de l’écriture, pour ces extraits de vies anonymes, qui contiennent -cependant ce qui fait l’essence de notre humanité. 


En somme, Tenenbaum signe une œuvre délicate et profonde, qui laisse une empreinte durable et invite à la réflexion sur la mémoire et la rencontre des destins.

Un recueil remarqué qui a obtenu le

Prix du livre du Café des psaumes



136 pages Cohen et Cohen 5 août 2025






Il commence sa lecture en mettant la préface. Au fil des années, cette routine s’est imposée d'elle-même. Reléguer les prologues au delà  du récit, anticipant ainsi un petit plaisir posthume.


*


Un lien paradoxal et cependant essentiel pour colorer le réel–il suffisait  d'associer deux mots et l’on partait en voyage. Cent fois par jour, il conjuguait le chatoiement des choses et chamboulait  leurs partis pris. Le temps des fulgurances est révolu. Il élabora présent ce texte dans la lenteur tel un maçon qui pose pierre sur pierre et cimente de proche en  proche.



Une vie jalonnée de traces dérisoire accumulées. Aucune ne porte un sens profond en elle-même. Toutes ensemble dessinent un destin.

Les recyclés ⭐️⭐️⭐️⭐️

 Georges-Olivier  Châteaureynaud












Le recyclage est une pratique dont on ne saurait ignorer le bien-fondé dans notre environnement saccagé par la consommation exponentielle. L’idée d’une réutilisation, d’une deuxième vie pour nos objets serait difficile à remettre en question : non seulement nous sommes débarrassés de ce qui ne nous sert plus mais en plus nous rendrons peut-être service au futur utilisateur ! 


En revanche, ce que suggère Georges-Olivier Châteaureynaud dans ce roman est un recyclage, étendu … à l’espèce humaine ! Soit votre entourage proche ne vous supporte plus, regrette d’avoir signé un contrat de mariage ou d’une quelconque forme de compagnonnage, et désire alors se débarrasser de vous. L’alternative au crime, répréhensible, est donc en toute légalité de vous remettre sur le marché pour un éventuel acquéreur. Une seconde main, dont l’intérêt se sera émoussé avec les années auprès du partenaire initial. Une autre voie d’accès à ce marché d’occasion, et là on s’élioigne de la similitude avec les objets, qui n’ont pas de capacités d’autodétermination, est le volontariat. Vous décidez vous -même de vous proposer pour de nouvelles aventures, votre vie d’avant vous emballe peu digne d’une persévérance dans les mêmes conditions  !


C’est le cas pour notre héros (au sens de personnage principal, tant l’idée qu’il se fait de lui même  est incompatible avec la figure d’un personnage qui brille par ses exploits ou son courage) qui se retrouve dans un centre de tri dévolu à ce marché particulier …


« Ramassage enlèvement, les deux mots sont équivalents dans l'esprit de la population, indifféremment employés qu'il s'agisse des personnes ou des objets. La chose en elle-même est connue de tous, légale, officielle. »



Un sujet original, qui permet d’aborder bien des thématiques autour du couple, de l’usure des relations, mais aussi de la marchandisation de l’ensemble de nos domaines d’action, y compris des êtres humains. Cela dit, il n’est pas nécessaire de remonter loin en arrière dans notre histoire pour savoir que le trafic a déjà existé. La différence est sans doute dans le volontariat , encore que la mise à disposition du sujet par l’entourage rappelle aussi le sort des femmes, plus rarement des hommes, internés de force dans les structures que l’on nommait lors asile. 


Le roman offre bien d’autres sujets qui découle de cet état de faits, et on se régale du décalage apporté par l’idée de base. 


On aurait presque souhaité plus de développement tant les conséquences sont nombreuses, à partie de ce nouvel ordre du monde. 



Une lecture appréciée autant pour la forme que pour le fond.


Merci à Netgalley et aux éditions Grasset 



220 pages Grasset 28 janvier 2026

#LesRecyclés #NetGalleyFrance










Ramassage enlèvement, les deux mots sont équivalents dans l'esprit de la population, indifféremment employés qu'il s'agisse des personnes ou des objets. La chose en elle-même est connue de tous, légale, officielle.

Georges-Olivier Châteaureynaud


Né en 1947, Georges-Olivier Châteaureynaud est un romancier et nouvelliste français.



Elizabeth va très bien ⭐️⭐️⭐️⭐️

 Julien Dufresne-Lamy











Elle me souriait avant de toujours demander ce que j'avais envie de becqueter pour le dîner. Ma mère aimait bien le mot « becqueter  ». Et tel un oisillon, je souriais d'un grand bec ajouré ?


Ces quelques mots soulignent la grande complicité et disent tout l’amour d’un fils pour sa mère. Avant de découvrir les mille facettes de la personnalité fantasque de cette femme, on la découvre le jour de sa mort. A cinquante-huit ans, dans sa maison, peu de temps après qu’un infirmier a signalé sur son cahier de transmission : « Elizabeth va très bien ». 


D’ailleurs le médecin appelé pour constater le décès a conclu à une mort naturelle !


Pour le narrateur, un énorme doute subsiste. En raison de l’âge de sa mère, et des insuffisances évidentes autour de cette mort. La conclusion médicale fait loi : aucune autopsie ne sera faite, et l’incinération rapide ôte toute possibilité d’aller plus loin dans l’enquête ! Pourtant, si l’orphelin se pose la question c’est parce que le passé de cette femme recèle un grand nombre de faits qui pourraient suggérer que l’on ait affaire une mort violente et/ou intentionnelle. 


C’est ainsi que le narrateur nous conviera à l’exploration du passé, récent et plus ancien d’Elizabeth. Des violences conjugales à la maladie psychiatrique, le cheminement d’une femme aussi brillante que fragile nous sera évoqué avec beaucoup de délicatesse.


L’auteur nous fait part de son ressenti et de ses réflexions sur le deuil , y compris dans ses aspects les plus triviaux,  


« Je comprends que la mort, ce n'est ni penser, ni se rappeler, ni entrer en guerre avec la douleur. C'est plutôt entrer en guerre avec un service commercial d'un fournisseur d’accès. »


Mais aussi avec une grande poésie, qui suscite et retranscrit l’émotion :  


"Je regarde l'absence, et ça ressemble à une mer qui scintille, des plages de sable endormi, un mistral obstiné et quelques phrases sans miracles sur une mère–fumerolle, une mère volatile, une mère–énigme qui hantera toujours comme l'oiseau du passé, l'enclos de ma mémoire. "


Pas de pathos « Ceci n’est pas un livre triste » Mais une grande sincérité dans les propos, y compris lorsqu’il s’agit de la culpabilité d’avoir délaissé cette femme isolée, entourée de personnages dangereux. 


J’ai souligné la poésie de l’écriture, qui se fait parfois savante, utilisant un lexique de mots rares (hiémale, coruscant, malévole…) pour lesquels un dictionnaire peut ne pas être superflu, sans que cela soit un défaut, car ces mots sont beaux ! 


Ce roman est un très bel hommage à une mère, très émouvant, et il pourrait rejoindre sur une étagère à thème les romans de roman Gary ou d’Albert Cohen …


Merci à Netgalley et aux éditions Lattès 



288 pages Lattès 7 janvier 2026

#Elizabethvatrèsbien #NetGalleyFrance




Je regarde l'absence, et ça ressemble à une mer qui scintille, des plages de sable endormi, un mistral obstiné et quelques phrases sans miracles sur une mère–fumerolle, une mère volatile, une mère–énigme qui hantera toujours comme l'oiseau du passé, l'enclos de ma mémoire. 


 Je comprends que la mort, ce n'est ni penser, ni se rappeler, ni entrer en guerre avec la douleur. C'est plutôt entré en guerre avec un service commercial d'un fournisseur d’accès. 

 *


Elle me souriait avant de toujours demander ce que j'avais envie de becqueter pour le dîner. Ma mère aimait bien le mot « becqueter  ». Et tel un oisillon, je souriais d'un grand bec ajouré ?





Julien Dufresne-Lamy est un écrivain français né en 1987.




Article le plus récent

Départ(s) ⭐️⭐️⭐️⭐️

Articles populaires