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Les rues parallèles ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️

 Gérald Tenenbaum 











Avec ce recueil de quatorze nouvelles ,Gérald Tenenbaum nous convie à un parcours varié, tant par les sujets que par l’ambiance de chaque texte.


Une résidence d’auteur ponctuée par la visite régulière d’un vieil homme, la fin de vie d’un homme  alors que l’orage gronde, un voyage dans le temps, comment rendre hommage aux disparus de la Shoah, un ticket de métro qui trouve une seconde vie, et bien d’autres thèmes, qui nous entrainent par la magie des mots dans une exploration  originale d’autres temps ou d’autres lieux.


L’auteur tisse des récits où le quotidien, apparemment banal, se charge d’échos intimes et de résonances historiques.


L’écriture se distingue par sa fluidité et sa précision. L’auteur excelle à installer une atmosphère mélancolique sans jamais sombrer dans le pathos.


« C'est un hiver que les repères s'estompent. Pas en raison de la neige qui recouvre les reliefs, ni à cause du ciel, qui gorge de larmes  ses nuages. Encore moins, la faute des arbre dénudés, échouant à rythmer d'ombre les sols qui soutiennent nos pas. Non. Les repères s'effacent, parce que la lumière vacille parce que les couleurs se délavent, parce que le paysage ternit, dans l’encadrement  de la fenêtre, parce que le jour est vaincu dès le point du jour. »



À travers des scènes brèves mais denses, Tenenbaum met en lumière la fragilité des existences et la force des liens discrets qui unissent les êtres, et l‘évanescence de nos destins 


« Une vie jalonnée de traces dérisoire accumulées. Aucune ne porte un sens profond en elle-même. Toutes ensemble dessinent  un destin."



L’une des réussites majeures du livre réside dans sa capacité à rendre palpables les émotions les plus ténues : une gêne, un souvenir diffus, une absence. Les personnages ne sont jamais figés en archétypes ; ils se dévoilent par touches successives, laissant au lecteur l’espace pour les comprendre et les ressentir. 



Difficile de faire un choix mais j’ai vraiment aimé la dernière, qui donne son titre au recueil, très « modianiesque « avec cette déambulation vertigineuse d’un homme dont chaque pas l’éloigne de son but mais l’ancre dans un récit. Mais je suis injuste avec les autres textes qui m’ont tous emportée.


On retiendra donc l’élégance de l’écriture, pour ces extraits de vies anonymes, qui contiennent -cependant ce qui fait l’essence de notre humanité. 


En somme, Tenenbaum signe une œuvre délicate et profonde, qui laisse une empreinte durable et invite à la réflexion sur la mémoire et la rencontre des destins.

Un recueil remarqué qui a obtenu le

Prix du livre du Café des psaumes



136 pages Cohen et Cohen 5 août 2025






Il commence sa lecture en mettant la préface. Au fil des années, cette routine s’est imposée d'elle-même. Reléguer les prologues au delà  du récit, anticipant ainsi un petit plaisir posthume.


*


Un lien paradoxal et cependant essentiel pour colorer le réel–il suffisait  d'associer deux mots et l’on partait en voyage. Cent fois par jour, il conjuguait le chatoiement des choses et chamboulait  leurs partis pris. Le temps des fulgurances est révolu. Il élabora présent ce texte dans la lenteur tel un maçon qui pose pierre sur pierre et cimente de proche en  proche.



Une vie jalonnée de traces dérisoire accumulées. Aucune ne porte un sens profond en elle-même. Toutes ensemble dessinent un destin.

Les recyclés ⭐️⭐️⭐️⭐️

 Georges-Olivier  Châteaureynaud












Le recyclage est une pratique dont on ne saurait ignorer le bien-fondé dans notre environnement saccagé par la consommation exponentielle. L’idée d’une réutilisation, d’une deuxième vie pour nos objets serait difficile à remettre en question : non seulement nous sommes débarrassés de ce qui ne nous sert plus mais en plus nous rendrons peut-être service au futur utilisateur ! 


En revanche, ce que suggère Georges-Olivier Châteaureynaud dans ce roman est un recyclage, étendu … à l’espèce humaine ! Soit votre entourage proche ne vous supporte plus, regrette d’avoir signé un contrat de mariage ou d’une quelconque forme de compagnonnage, et désire alors se débarrasser de vous. L’alternative au crime, répréhensible, est donc en toute légalité de vous remettre sur le marché pour un éventuel acquéreur. Une seconde main, dont l’intérêt se sera émoussé avec les années auprès du partenaire initial. Une autre voie d’accès à ce marché d’occasion, et là on s’élioigne de la similitude avec les objets, qui n’ont pas de capacités d’autodétermination, est le volontariat. Vous décidez vous -même de vous proposer pour de nouvelles aventures, votre vie d’avant vous emballe peu digne d’une persévérance dans les mêmes conditions  !


C’est le cas pour notre héros (au sens de personnage principal, tant l’idée qu’il se fait de lui même  est incompatible avec la figure d’un personnage qui brille par ses exploits ou son courage) qui se retrouve dans un centre de tri dévolu à ce marché particulier …


« Ramassage enlèvement, les deux mots sont équivalents dans l'esprit de la population, indifféremment employés qu'il s'agisse des personnes ou des objets. La chose en elle-même est connue de tous, légale, officielle. »



Un sujet original, qui permet d’aborder bien des thématiques autour du couple, de l’usure des relations, mais aussi de la marchandisation de l’ensemble de nos domaines d’action, y compris des êtres humains. Cela dit, il n’est pas nécessaire de remonter loin en arrière dans notre histoire pour savoir que le trafic a déjà existé. La différence est sans doute dans le volontariat , encore que la mise à disposition du sujet par l’entourage rappelle aussi le sort des femmes, plus rarement des hommes, internés de force dans les structures que l’on nommait lors asile. 


Le roman offre bien d’autres sujets qui découle de cet état de faits, et on se régale du décalage apporté par l’idée de base. 


On aurait presque souhaité plus de développement tant les conséquences sont nombreuses, à partie de ce nouvel ordre du monde. 



Une lecture appréciée autant pour la forme que pour le fond.


Merci à Netgalley et aux éditions Grasset 



220 pages Grasset 28 janvier 2026

#LesRecyclés #NetGalleyFrance










Ramassage enlèvement, les deux mots sont équivalents dans l'esprit de la population, indifféremment employés qu'il s'agisse des personnes ou des objets. La chose en elle-même est connue de tous, légale, officielle.

Georges-Olivier Châteaureynaud


Né en 1947, Georges-Olivier Châteaureynaud est un romancier et nouvelliste français.



Elizabeth va très bien ⭐️⭐️⭐️⭐️

 Julien Dufresne-Lamy











Elle me souriait avant de toujours demander ce que j'avais envie de becqueter pour le dîner. Ma mère aimait bien le mot « becqueter  ». Et tel un oisillon, je souriais d'un grand bec ajouré ?


Ces quelques mots soulignent la grande complicité et disent tout l’amour d’un fils pour sa mère. Avant de découvrir les mille facettes de la personnalité fantasque de cette femme, on la découvre le jour de sa mort. A cinquante-huit ans, dans sa maison, peu de temps après qu’un infirmier a signalé sur son cahier de transmission : « Elizabeth va très bien ». 


D’ailleurs le médecin appelé pour constater le décès a conclu à une mort naturelle !


Pour le narrateur, un énorme doute subsiste. En raison de l’âge de sa mère, et des insuffisances évidentes autour de cette mort. La conclusion médicale fait loi : aucune autopsie ne sera faite, et l’incinération rapide ôte toute possibilité d’aller plus loin dans l’enquête ! Pourtant, si l’orphelin se pose la question c’est parce que le passé de cette femme recèle un grand nombre de faits qui pourraient suggérer que l’on ait affaire une mort violente et/ou intentionnelle. 


C’est ainsi que le narrateur nous conviera à l’exploration du passé, récent et plus ancien d’Elizabeth. Des violences conjugales à la maladie psychiatrique, le cheminement d’une femme aussi brillante que fragile nous sera évoqué avec beaucoup de délicatesse.


L’auteur nous fait part de son ressenti et de ses réflexions sur le deuil , y compris dans ses aspects les plus triviaux,  


« Je comprends que la mort, ce n'est ni penser, ni se rappeler, ni entrer en guerre avec la douleur. C'est plutôt entrer en guerre avec un service commercial d'un fournisseur d’accès. »


Mais aussi avec une grande poésie, qui suscite et retranscrit l’émotion :  


"Je regarde l'absence, et ça ressemble à une mer qui scintille, des plages de sable endormi, un mistral obstiné et quelques phrases sans miracles sur une mère–fumerolle, une mère volatile, une mère–énigme qui hantera toujours comme l'oiseau du passé, l'enclos de ma mémoire. "


Pas de pathos « Ceci n’est pas un livre triste » Mais une grande sincérité dans les propos, y compris lorsqu’il s’agit de la culpabilité d’avoir délaissé cette femme isolée, entourée de personnages dangereux. 


J’ai souligné la poésie de l’écriture, qui se fait parfois savante, utilisant un lexique de mots rares (hiémale, coruscant, malévole…) pour lesquels un dictionnaire peut ne pas être superflu, sans que cela soit un défaut, car ces mots sont beaux ! 


Ce roman est un très bel hommage à une mère, très émouvant, et il pourrait rejoindre sur une étagère à thème les romans de roman Gary ou d’Albert Cohen …


Merci à Netgalley et aux éditions Lattès 



288 pages Lattès 7 janvier 2026

#Elizabethvatrèsbien #NetGalleyFrance




Je regarde l'absence, et ça ressemble à une mer qui scintille, des plages de sable endormi, un mistral obstiné et quelques phrases sans miracles sur une mère–fumerolle, une mère volatile, une mère–énigme qui hantera toujours comme l'oiseau du passé, l'enclos de ma mémoire. 


 Je comprends que la mort, ce n'est ni penser, ni se rappeler, ni entrer en guerre avec la douleur. C'est plutôt entré en guerre avec un service commercial d'un fournisseur d’accès. 

 *


Elle me souriait avant de toujours demander ce que j'avais envie de becqueter pour le dîner. Ma mère aimait bien le mot « becqueter  ». Et tel un oisillon, je souriais d'un grand bec ajouré ?





Julien Dufresne-Lamy est un écrivain français né en 1987.




A la chaîne ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️

 Eli Cranor 











A la chaine est un titre particulièrement bien choisi, pour les sens multiples que l’on peut y associer : 


Parle t-on du travail exténuant, payé une misère que Gabby et Eddy effectuent chaque jour, sans pouvoir y déroger, car leur situation économique est plus que précaire ! Nous y reviendrons. 

Mais sans doute peut-on penser à la cascade d’événements qui vont survenir dès qu’Eddy commettra son forfait initial …


Autre ambiance chez les Jackson. Luke est le patron de l’usine, ambitieux, il est sur le point de décrocher une promotion et pour cela prêt à tout, y compris de léser ses ouvriers des heures supplémentaires qu’ils effectuent. Marié à un femme fragile, il est père d’un bébé de six mois, qui jouera un rôle central dans l’histoire.


Tout démarre lorsqu’Eddy, acculé par le propriétaire de son mobilhome qui en vient aux menaces, kidnappe l’enfant des Jackson !


Si le décor présente des similitudes avec le précédent roman d’Eli Cranor traduit en France, Chiens des Ozarks, et que le sujet met en scène ici encore les déshérités de la société capitaliste américaine, on y trouve encore davantage l’analyse des drames que vivent au quotidien tous ceux qui n’ont pu accéder à une éducation digne de ce nom et que la nécessité du quotidien contraint à se détruire dans des emplois sous payés et inhumains. La description des conditions de travail à l’usine est révoltante : debout dix heures dans le froid (5°), avec le choix entre se pisser dessus ou porter des couches pour éviter que le temps de pause ne soit décompté, dans une odeur prégnante, qu’ils ramènent à domicile…


« Les travailleurs pissaient dans leur froc à chaque service, plusieurs fois dans la journée, parfois. De petites flaques se formaient occasionnellement autour de leurs bottes, en caoutchouc, et la chaîne, continuait  à avancer, et ces poulets dont la vie n'avaient aucune valeur régnaient  en quelque sorte en maître  sur les employés et leurs besoins les plus élémentaires. »


« Tout rêve américain naissait d’un cauchemar. Chaque fortune , même modeste était bâtie sur un terrible péché » 


Eli Cranor met l’accent sur la condition des femmes, en s’appuyant sur les deux protagonistes, au destin bien différent, mais malgré tout unies dans leur fragilité. 


« Elles avaient beau s'être rapprochées durant ces 24 heures –partager leur chagrin– leurs histoires n'étaient pas les mêmes. »


Ces femmes suscitent chez le lecteur une profonde empathie, pour les désillusions que le parcours a pu créer, ainsi que leur rapport à la maternité.


Enfin, la bande son qui accompagne le récit nous incite à écouter la voix grave et les rythmes sobres des  chansons sombres et mélancoliques de Johnny Cash. 


Ce roman est le deuxième roman traduit en français, sur les quatre écrits par l’auteur. On attend les autres avec impatience ! 


Merci à Netgalley et aux éditions Sonatine


320 pages Sonatine 5 février  2026

#Àlachaîne #NetGalleyFrance

Traduction Emmanuelle Heurtebise

Titre original Broiler







« Les travailleurs pissaient dans leur froc à chaque service, plusieurs fois dans la journée, parfois. De petites flaques se formaient occasionnellement autour de leurs bottes, en caoutchouc, et la chaîne, continuait  à avancer, et ces poulets dont la vie n'avaient aucune valeur régnaient  en quelque sorte en maître  sur les employés et leurs besoins les plus élémentaires. »



Elles avaient beau s'être rapprochées durant ces 24 heures –partager leur chagrin– leurs histoires n'étaient pas les mêmes.

  




« Tout rêve américain naissait d’un cauchemar. Chaque fortune , même modeste était bâtie sur un terrible péché » 




Eli Cranor



Né en 1988, Eli Cranor est un romancier américain, auteur de romans noirs.

Il a grandi à Russellville, dans l'Arkansas, élevé par deux parents enseignants qui lui ont transmis le goût de la lecture et de l’écriture.


Lire aussi 


Chiens des Ozarks


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