La limite n'a pas de connerie ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️

 Emmanuel Reuzé










Une fois n'est pas coutume : une BD au programme, grâce à la Masse critique Graphique de Babelio et aux éditions Fluide Glacial !

L’album et même les trois albums qui ont précédé La limite n’a pas de connerie avaient un titre provocateur : « Il ne faut pas prendre les cons pour des gens », avec la référence Fluide glacial en couverture attirait l’oeil sur les rayonnages. Et pour qui tentait l’expérience, peu de risques d’être déçu. 

La limite n’a pas de connerie est une compilation, de pages publiées entre 2007 er 2009 dans Psykopat et L’écho des savanes.


On y retrouve intacts les raisonnements absurdes et les situations incongrues, les personnages complètements délirants, comme ce cow-boy prêt à en découdre dans un village déserté et qui tire sur tout ce qui ne bouge pas ! Des hold-up au pistolet à eau aux déviants sexuels attirés par les bigorneaux, les occasions ne manquent pas pour s’étonner de l’imagination fertile de l’auteur. 

 
















Les thèmes abordés sont très variés et les procédés humoristiques également, il n’y a pas deux gags semblables.


Bien sûr, c’est très déjanté, mais parfois derrière le loufoque pointe une once de vérité qui en dit long sur le comportement et l’absence de limites à la connerie de nos contemporains, comme le dit le titre à l’envers. 


J’aime aussi le dessin, travaillé et percutant, parfaitement en harmonie avec le délire des textes. 



Pour sourire un moment en ces temps moroses, Emmanuel Reuzé est un excellent remède.


Merci à Babelio et aux éditions Fluide glacial.  

Tout est ori ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️

 Paul Serge Forest












Un feu d’artifice éblouissant. À la saveur des expressions québécoises imagées et réjouissante, s’ajoute une intrigue complètement folle !


Dans un port de la côte nord du Québec, règne la famille Delage, qui commercialise coquillages et crustacés avec une rigueur sanitaire plus ou moins stricte, tentant de passer entre les gouttes des contrôles, gérés par un enfant du pays, insomniaque  et obstiné, Frédéric Goyette, insomniaque notoire bien décidé à dépister les fraudeurs.


Lorsque le patriarche meurt, Robert le fils veut étendre le marché de l’entreprise. Les japonais sont en mal de fruits de mer aprè la catastrophe de Fukushima : le malheur des uns fait la richesse des autres. 


Lorsqu’arrive sur la scène Mori un japonais qui dit représenter le Conglomérat, client de l’entreprise, des événements étranges se produisent, tandis que Laurie l’une des filles de Robert se lie d’une curieuse façon à Mori. 


Le coeur du problème, c’est une toxine lumineuse et addictogène, sécrétée par les coquillages, et qui bouleverse la tranquillité de la région.


Résumer ainsi ce foisonnant roman ne lui rend pas justice. Les personnages, traqués jusque dans leur plus secrète intimité, révélant ainsi les originalités cachées dans leurs jardins secrets, les situations ubuesques et hautes en couleur, l’étrangeté de la couleur générée par la toxine, une sorte d’umami des couleurs, les relations familiales complexes, tout cela est développé avec beaucoup d’humour.


La langue fleurie du Québec peut parfois laisser au bord du récit le lecteur de langue française, peu importe, l’imagination ou la patience de découvrir le sens exact avec le contexte, permettent de surnager. 


Original, flamboyant, et réjouissant !



352 pages  Les Équateurs 11 mars 2022 

Sélection POL 2022





Personne n’appelle ça une mye. Pour les Lelarge, ce sont des clams, comme en Nouvelle-Angleterre, nom masculin ou féminin selon les circonstances. Les autres, qui parlent bien, disent palourde. En latin, c’est Mya arenaria et on s’attendrait, avec un nom pareil, à ce que ce soit une fille de l’Est, championne, peut-être de tennis. A l’extérieur, elle est en blanc, comme à Wimbledon. A l’intérieur, c’est un mollusque, avec tout ce que cela suppose.


*


Il y a un sens vulgaire au mot clam qui diffère de celui du mot moule. Sur la côte nord, on appellera aussi clam toute compression de mucus, crachée ou expectorée,  dans les contextes langagiers ou le mot morviat n'est pas assez fort. On raclant de façon sentie leur oropharynx avant de cracher dans la cour de récré, les petits gars avertissaient ainsi Laurie : « Tchèque bien la clam. » Laurie faisait mine de s'en dégoûter, mais se retournait tout de même, par curiosité des fluides, pour mesurer l’épaisseur de la chose.



*


Tu comprends pas… Je les ai déjà empoisonnés. C’est déjà fait. C’est en train d’arriver. Tabarnac de marde du calisse. 


 



Paul Serge Forest est un écrivain canadien du Québec. 


Tout est ori, Prix Robert-Cliche 2021, est son premier roman.  

 









Le goût des garçons ⭐️⭐️⭐️

 Joy Madjalani












A peine sortie de l’enfance, la jeune fille qui nous confie ses pensées les plus intimes est tourmentée par sa relation aux garçons. Au -delà de l’éveil  des sens et des bouleversements hormonaux propres à cette période de la vie, l’attirance naturelle répond en miroir au désir de plaire ou plutôt à la crainte de ne pas être désirable. 


Dans ce domaine, l’apparence et les conventions sociales viennent ajouter une complexité aux relations qui se créent. Avec les autres filles, concurrentes ou inoffensives, bonnes copines ou traîtres, sans que ces rôles aient quoi que ce soit de définitif. Avec les garçons, à travers les tentatives plus ou moins audacieuses d’enrichir le champ de son inexpérience, quitte à se forger une personnalité de « pute ».


L’environnement est particulier puisque le roman se déroule au sein d’une institution religieuse que la mixité tarde à atteindre. Les mises en garde et la surveillance des chastes professeurs se doublent des préconisations des parents qui semblent plus concernés par le respect des conventions sociales visant à ne pas se compromettre avec des fréquentations jugées indignes que par la conduite sexuelle de leurs filles.


Je ne suis pas adepte de ces romans d’apprentissage contemporains, en raison de la crudité de leur propos. Celui-ci offre l’avantage d’ouvrir sur l’aspect social qui sous-tend les comportements et l’impact ces réseaux sociaux, incontournables dans la vie de nos ados. 


176 pages Grasset 5 janvier 2022

Sélection POL 2022





Chaque mère y allait de son style individuel. Au sujet de l’éducation des jeunes filles, chacune avait échafaudé un système de croyances contre lequel nous ne pouvons rien. Des années d’observations sociales minutieuses et une amertume tenace contre leur propre mère leur avait servi de laboratoire. Elles en avaient tiré un manifeste éducatif qui stipulait en termes très précis quand et comment autoriser les filles à porter des talons, s’épiler, ou sortir sans supervision.




Dans un cours de gymnastique, je vis saillir pour la première fois un muscle de garçon. Il s’agissait d’un anodin biceps, légèrement bandé par l’effort. J’eus envie d’y apposer ma langue, de goûter le sel de ce bras, qui avait son existence propre, sans égard pour l’insignifiant garçon qui lui servait d’appendice.




Joy Madjalani est libanaise et vit à Paris depuis 2010. Le goût des garçons est son premier roman. 



Presque le silence ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️

Julie Estève

















Elle a onze ans et c’est auprès de Pépé Jean qu’elle apprend la pêche, l’histoire de sa famille et l’histoire plus lointaine dont les remous ont aussi atteint ses proches. Ces interludes heureux mettent à distance les sarcasmes de ses congénères, focalisés sur sa chevelure flamboyante. Jusqu’à l’humiliation ultime, la honte de voir son amour pour le beau Camille brandi comme un étendard pour mieux l’anéantir. 

La fin de ce bonheur gardera un goût de croissant frais, alors qu’une prédiction funeste viendra assombrir le cours de sa destinée. 


Les années passent et si la chrysalide s’est transformée en un splendide papillon, l’oracle est là et influe sur tous le choix de la jeune femme, pour conjurer le sort :


« Le monde s’effondrera en 2023, l’été de tes quarante deux ans »


Le monde s’effondrera, l’expression est suffisamment ambiguë pour que la menace englobe à la fois la destinée de l’humanité (le premier chapitre apocalyptique avait déjà mis le doute) et le sort unique de Cassandre. Pour la jeune femme, le danger est omniprésent, et nécessite une veille permanente. 



L’angoisse créée par la prédiction et les états des lieux ponctuels signant la dégradation de la planète, confèrent au roman un rythme particulier, qui l’apparentent au genre thriller. La qualité de la narration et de la construction sont remarquables, la dynamique du récit, comme une respiration qui s’accélère pour oxygéner un corps en pleine course éperdue, est impressionnante. 


C’est un récit hypnotisant et convaincant. 


208 pages Stock 12 janvier 2022

Sélection POL 2022





Quand les gens s'arrangent avec un mort et qu'ils improvisent une fin pourrie, c'est que le mort s'est pendu ou balancé dans le vide. Les suicides se rangent dans les placards de famille.


Il est tard dans le monde et le soleil écrase les mers, la vie, les montagnes. Les forêts sont noires, rouges, mortes. Tout est fondu, désolé. Les paysages perdus. L'océan est un bain de plastique et de méduses. Température de l'eau, trente-huit degrés. Les hommes ont disparu, rayés.



Je lui annonce que je m'en vais, que je quitte la France pour une petite île espagnole. Samuel arrête de bouffer le chorizo, ses joues deviennent rouges, puis exactement pareil qu'un bébé ses yeux se chargent d'eau. Je me mets à chialer aussi et nous voilà trempés, au bord de la terrasse du bar, à nous dire au revoir comme au théâtre, comme on peut. Il dit : tu es la seule personne hormis mes parents et mes chiens –et encore pas tous– qui s'est vraiment intéressée à moi. Cette précision canine transforme la nature de nos pleurs. La peine devient un fou rire exagéré qui me tord le bide.





Née en 1980 Julie Estève est journaliste spécialiste d'art contemporain. 



Pourquoi pas la vie ⭐️⭐️⭐️

Coline Pierré











Une biographie de Sylvia Plath, la célèbre poétesse au destin tragique, qui mit fin à ses jours en 1963, le projet est attractif. Se plonger dans les pensées de la jeune femme pour tenter de comprendre son mal-être, de l’inscrire dans un contexte social particulier, ces années où émergeaient à peine les prémisses du féminisme a tout pour plaire. L’ambition des filles restait encore le mariage et la tenue d’un ménage, au détriment de toute velléité de carrière. 


En l’absence de repères biographiques solides, puisque le récit est une fiction, l’autrice nous convie aux échanges de la jeune femme, rescapée d’une tentative de suicide, séparée de son mari et mère de deux enfants en bas âge. Elle confie ses émotions à ses amis Al et Greta. Ses séances sur le divan sont aussi rapportées. 


Tout cela est fort intéressant pour replacer le destin de la poétesse dans son époque. On assiste au début de la carrière d’un groupe de jeunes chanteurs alors inconnus, les Beatles, on frémit à l’évocation des thérapies très expérimentales dans le domaine de la psychiatrie (convulsivothérapie, choc hypoglycémique …)


Portée par le flux de l’écriture très douce et empathique, qui m’a entrainée en me faisant oublier de ce qui s’était vraiment passé, j’ai été extrêmement déçue en réalisant dans les dernières pages du livre que cette biographie était imaginaire et me proposait  ce qu’aurait pu être la vie de la jeune femme si elle ne s’était pas suicidée en 1963 ! Tous les propos recueillis s’écroulent comme une château de cartes. 

Je sors de cette lecture en ayant l’impression d’avoir été bernée, même si la préface prévient qu'il s'agit d'une "réalité alternative".


Je comprends le projet, et après tout, je pourrais me laisser séduire par le même procédé pour ré-inventer la vie d’une célébrité dont je regrette la disparition. Mais lorsque l’on aborde avec des connaissances très limitées un texte comme celui-ci, le but n’est pas atteint. 


Il me reste donc à trouver une biographie plus conforme à la réalité pour tenter d’aborder le mystère de Sylvia Plath.


391 pages L’iconoclaste 17 mars 2022

Sélection POL 2022





A ses yeux, la littérature est comme la table d’un buffet, il y a des mets raffinés, des plats régressifs, des saveurs exotiques, de la pâtisserie délicate, et des préparations, et de préparations modestes mais délicieuses, et Sylvia veut goûter à tout. Non, dévorer tout.

 

 

A quoi sert la littérature si ce n’est pas à commettre cet acte irrationnel : inventer des réalités alternatives à partir de la matière du monde, donner une voix à celles et ceux qui n’en ont pas, déposer des pansements de mots sur les injustices, habiller d’un corps les fantômes, projeter les souvenirs en Technicolor, déclarer notre amour à celles et ceux qui ne peuvent plus nous entendre. 



 


Coline Pierré est une écrivaine française de littérature jeunesse française. Elle est également éditrice au sein de la maison de micro-édition Monstrograph. 


 














Evidemment Martha ⭐️⭐️⭐️⭐️

Meg Mason

Traduction (Anglais) : Anne Le Bot












C’est un roman du mal-être, des malentendus, des rendez-vous ratés. 


La narratrice a vécu ses dix-sept ans comme une chute sans fin dans une faille existentielle. En y a perdu ses repères, et une ombre s’est propagée sur tout ce qui fait le sel de la vie.


D’errance diagnostique en espoirs chimiques, les mises en garde ont fait peser sur une potentielle maternité une menace sournoise.


Après un mariage éclair, une erreur de jugement, les révélations tardives d’un amoureux de longue date ont enfin permis une vie de couple. Chaotique, certes, mais soutenante, malgré tout. 

Jusqu’au jour où un nom est attribué aux symptômes et avec lui le remède adapté. Fin du combat ou début d’un tsunami ?


Avec les confidences au jour le jour du malaise qui a marqué la vie de cette femme, sont abordées de nombreuses questions autour de la maladie mentale.


Comment vit-on avec ? Comment vit-on lorsque l’on partage le quotidien d’une personne concernée ? Quels impacts sur la famille, entre sollicitude et rejet ? 


La relation du couple est particulièrement approfondie, et ce qui aurait plus apparaitre comme une abnégation n’est-il pas finalement un piège qui maintient la jeune femme dans un statut d’assistée ?


La question de la maternité n’est pas uniquement celle des effets secondaires des médicaments, mais aussi celle de la capacité d’être mère lorsque le paysage habité est si instable. Curieusement on y retrouve pas la notion du risque de transmettre la pathologie qui est cependant héritée des femmes de la lignée.


Ne pas se laisser affliger par la morosité ambiante du début : on s’attache finalement à ce personnage fragile et imprévisible.


Ne pas non plus y chercher un traité consacré à une pathologie psychiatrique précise, là n’est pas le but. 


Un petit bémol pour des phrases incompréhensibles : effet de la traduction ou de la lecture d’épreuves non corrigées ?


Merci à Netgalley et aux éditions Cherche midi


416 pages Cherche Midi 12 mai 2022

#EvidemmentMartha #NetGalleyFrance






Parce que, quand la souffrance est inévitable, la seule chose qu'on peut choisir, c'est le décor. Pleurer toutes les larmes de son corps en longeant la Seine, ce n'est pas la même chose que pleurer toutes les larmes de son corps en traînant dans Hammersmith.


*



J’ai regardé mon mari, qui avait plongé un doigt dans son verre pour y repêcher un objet invisible, puis je me suis retournée vers la femme et lui ai expliqué que Patrick était un peu comme le sofa de la maison où on a grandi. « Il était là, c'est tout. On se demandait jamais d'où il venait car, aussi loin qu'on s'en souvienne, il avait toujours été là. Même aujourd'hui, si il y est encore, personne ne lui prête la moindre attention. »


*


Quand j'étais adolescente, un médecin m'a filé des médocs en me disant de ne pas tomber enceinte. Le suivant m'a donné autre chose, mais a tenu le même discours. Les uns après les autres, tous les médecins ont établi des diagnostics et prescrit des traitements en affirmant que leur prédécesseur s'était trompé, mais avec toujours la même mise en garde.






Meg Mason est journaliste. Evidemment Martha est son premier roman publié en France. Il sera adapté au cinéma.





Les accords silencieux ⭐️⭐️⭐️⭐️

 Marie-Diane Meissirel










Le personnage fil rouge de ce roman mélodieux est un piano, un Steinway, marque mythique et prestigieuse. Le Steinway qui hante ces pages est de plus unique et reconnaissable en raison d’une gravure incrusté sur son bois, et qui représente deux papillons unis pourl’éternité.

C’est aussi l’histoire d’une partition, qui reproduit un adagio de Bach, elle aussi unique, portant deux idéogrammes calligraphiés sur sa page de couverture. Ces deux éléments, l’auteur nous propose de les suivre dans leur périple complexe entre la Chine et les États-unis, tout au long d’une période qui va de la deuxième guerre mondiale jusque’à nos jours;


Il faut donc s’accrocher pour suivre les sauts dans le temps et l’espace et se repérer dans la généalogie des personnages, d’autant que l’auteur ne la dévoile dans son intégralité que tard dans le récit. C’est d’autant plus complexe que la chronologie n’est pas respectée.


Il n’en reste pas moins que l’histoire de cet instrument et des musiciens qui l’ont joué est émouvante par ce qu’elle laisse transparaître de la beauté et de la profondeur des émotions que peut susciter la musique.


On traverse aussi au cours des pages des périodes noires de l’histoire récente de notre humanité, où les remous de la haine ont pu broyer des destins pourtant prometteurs. De la répression du régime de Mao, aux massacres de la guerre en Europe, les hommes ont montré la noirceur de leur âme quand le pouvoir les consigne dans un univers si loin des destinées individuelles qu’ils sont censés protéger


Un beau roman sur fond de musique divine. 


256 pages Les escales 6 janvier 2022

Sélection POL 2022





Seule dans le noir, Tillie guette les derniers rayons du soleil. Ils sont les rares visiteurs de sa maison de +Happy Valley, les compagnons de ses interminables journées. Elle aimerait aussi accueillir le vent, sa caresse, ses murmures mais ici, il est sauvage et ne vient qu’en rafales alors les fenêtres restent closes pour éviter que les  portes ne claquent et se referment sur sa solitude.

 


Comment ce garçon pouvait-il avoir la hardiesse de s’attaquer à ce morceau devant lui ? Etait-ce de la provocation, une volonté déplacée d’éblouir, un suicide ou un acte d’héroïsme ? Il n’eut pas à se poser la question très longtemps : l’enfant insignifiant occupait désormais tout l’espace, son corps chétif palpitait, traversé par une énergie prodigieuse, ses mains se déplaçaient sur le clavier avec une agilité étourdissante, nulle hésitation ne venait contrarier le courant tumultueux de la sonate.


 



Marie-Diane Meissirel est une romancière née en 1978. 

 







Je suis la maman du bourreau ⭐️⭐️⭐️⭐️

 David Lelait-Helo










Lorsqu’un crime ou un attentat est commis et largement diffusé par la voie des médias, l’auteur des faits est ciblé et n’échappe pas aux lumières aveuglantes des projecteurs. Mais au delà des victimes directes, pense-t-on aux victimes collatérales de ces drames, les parents et proches des criminels ? C’est le thème abordé dans ce roman dont le titre est clair : comment réagit-on lorsque l’on se rend compte que l’on a engendré un montre ? Vivre le dilemme insoluble de brûler ce que l’on a adoré. 


Madame de Miremont a la réserve hautaine des femmes auxquelles jamais rien n’a résisté. Un mariage arrangé pour assurer la pérennité d’une lignée, une foi sans question, soutien de tous les instants, et pour couronner le tout, la naissance d’un fils, après deux filles quasiment ignorées. Le fils parfait, marchant sans les pas de sa mère, et si conforme aux ambitions maternelles qu’il épousera la prêtrise. 


Lorsque le scandale éclate, par l’intermédiaire de la presse locale, Madame est d’abord outrée que l’on attaque cette institution sacrée qu’est l’église. Et peu à peu le doute puis l’horreur s’installent, elle est obligée de convenir que le montre pédophile est son propre fils.


Pas de divulgachage dans ces lignes, le lecteur sait dès le départ ce qu’il en est. L’auteur s’applique à suivre le cheminement maternel, dans la découverte de cette abomination puis dans le souhait de réparation.



Un point de vue original, pas souvent évoqué et une analyse fine des processus mentaux à l’oeuvre dans l’esprit de cette mère détruite, dont tous les idéaux de vie, aussi critiquables furent-ils, sont anéantis par la terrible découverte. 


L’écriture est le miroir de l’esprit de cette mère, maîtrisée, sans lyrisme inopportun, mais sans pudeur vaine. Une belle lecture. 


201 pages Héloise d’ormesson 13 janvier 2022

Sélection POL 2022





Les lettres jamais envoyées sont évidemment les plus dangereuses, je le sais. Elles dévoilent les mots que leur abandon a moisis et transpirent d’un venin dont le temps décuple les effets.

 

 


Je pourrais compter les moutons, ou mes jours. J’en ai vécu plus de trente trois mille deux cents. Toutefois, combien laissent vraiment une trace ? Dans une existence, il y en a bien quelques uns, des jours pivots articulant l’échafaudage complexe qu’est notre vie, des jours plaisants, des jours à marquer d’une pierre blanche il y a aussi une poignée de jours funestes. Mais se déplient surtout des milliers de jours pâles et transparents dont rien ne sera retenu, des éphémères morts et enterrés à l’approche du lendemain.


 




Né à Orléans en 1971, David Lelait-Helo a écrit de nombreux ouvrages avec pour thème de prédilection des destins de femmes. 




Les écailles de l'amer Léthé ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️

Eric Metzger 










Derrière ce titre énigmatique, convoquant des figures mythiques de monstres légendaires, en raison des écailles et du nom de l’un des cinq fleuves des enfers, se cache un être beaucoup plus prosaïque. Lors d’une visite dans une animalerie, le narrateur s’est laissé convaincre d’acquérir un combattant, ce poisson condamné à la solitude en raison de son agressivité envers ses congénères. La cohabitation avec ce compagnon silencieux se fait sans remous, pour finalement se transformer en une relation particulière. En effet, le combattant semble apprécier la lecture à voix haute !


Le discours tenu par ce narrateur est étrange, et c’est peu à peu que l’on découvrira ce qui se cache derrière les maniaqueries et l’évitement de ses pairs. Solitaire comme un combattant, l’agressivité en moins, et contraint à une organisation méticuleuse de son quotidien, un cadre rassurant pour masquer ce qui ne peut être dit. Jamais d’ailleurs il n’évoque les maux du passé, ce sont les bribes de conversation rapportées qui construisent le décor que cet homme veut ignorer. On comprend aussi que Léthé n’est pas ici  le fleuve mais la déesse de l’oubli.


Et c’est très drôle ! L’argumentation utilisée par le narrateur pour donner un sens à ce qu’il vit ne manque pas d’audace. Ce qu’il nous rapporte de ses échanges avec son psy qu’il pense rouler dans la farine en lui racontant deux ou trois fables familiales autour d’histoires de papa et de maman, tout cela prête à sourire, même si l’on ressent l’angoisse sous jacente.


Ce roman est aussi un hymne à la littérature : plus de quarante auteurs, de Baudelaire à Dante, en passant par Zola et Proust sont évoqués à travers un florilège de citations et de passages, ceux qui sont lus au poisson attentif. Un belle revisite des classiques !


L’humour s’insinue jusque dans la dernière page, qui, à défaut de playlist, nous décline la liste des crus dégustés en cours d’écriture.


Un roman à la fois léger et profond, qui utilise la dérision pour parler de la solitude et de la détresse qui découle des accidents de la vie. 


208 pages L’olivier 4 mars 2022

Sélection POL 2022





Curieusement, on évoque souvent le fruit du hasard, mais jamais l'arbre sur lequel il pousse. Des milliards de branches dispersées au-dessus de nous sans doute, avec pour immense tronc l'univers noir aux racines passionnées.


*


Soyons très clair, le monde est fou. Pour vous le prouver, ces trois faits imparables :

les guerres

Les colorants et les additifs

Les gens qui passent en moyenne par jour trois heures par jour, la tête penchée sur un écran de téléphone. 


*


Je considère mon passé comme enterré et je n’ai aucune envie de l’extraire de mon coeur. Pour en faire quoi de toute manière ? Trop encombrant. Durant les premières séances, j’avais tenté d’en éloigner mon psy, mais il ne se laissait pas faire et y replongeait immédiatement. Pas évident de maintenir un bon équilibre entre mon confort et le sien.


*


A la moindre pandémie, ils se précipitent dans les supermarchés pour dévaliser tous les rouleaux de papier toilette à disposition, ça pose son humain. Très étonnant d’ailleurs comme réflexe, cette peur d’avoir les fesses sales. Les mains sales, en revanche, ça ne dérange personne. La fin justifie les moyens, n’est-ce pas ? 


*


Lire les notices de chauffe-eau a moins d’intérêt que parcourir un roman. Ce n’est pas forcément une question de style, il y a des notices de chauffe-eau qui se défendent drôlement bien et qui n’ont pas à rougir de la comparaison avec certains romans, mais en revanche, en ce qui concerne l’intrigue, ça reste un peu plat 



Eric Metzger travaille  à Canal Plus. Il est l'auteur de 5 romans

 



Jour bleu ⭐️⭐️⭐️⭐️

Aurélia Ringard 











Gare de Lyon. Elle attend le train de 13h17, assise à une table de restaurant. Autour d’elle, la foule déambule ou s’arrête, offrant des bribes d’existences qui resteront secrètes. Cette passivité qui guette la ramène à d’autres trains, d’autres gares, d’autres séparations ou retrouvailles. L’anonymat se dissipe parfois le temps d‘un sourire échangé ou d’une connivence rêvée, égrenant les minutes qui la rapprochent de ce rendez-vous tant espéré, et que le soupçon d’incertitude pimente d’une angoisse latente. 


Peu adepte des récits introspectifs, j’ai cependant été immédiatement happée par cette écriture qui dit si bien l’universalité de nos ressentis. L’on se reconnait dans chaque paragraphe, dans l’enfance évoquée, dans les souvenirs parfois incertains. On se prend à attendre aussi cet homme croisé trois mois plutôt et qui n’a laissé qu’un horaire de train sur un bout de papier. Sera-t-il présent ? Comblera -t-il l’attente et la promesse d’un partage futur? 


Les champs/contre-champs qui alternent dans le monologue de la narratrice et une mise à distance du personnage qui devient l’observée, donnent un rythme et du relief au texte, comme le fait l’alternance du présent et du passé.



Très beau premier roman, à l’écriture envoutante, à lire et même relire.



186 pages Frison-Roche 15 juin 2021

68 premières fois 2022








Des cravates de travers, des regards cernés, des émotions silencieuse, des dossiers sous les bras, des baisers par-dessus les vitres, des mèches de cheveux rebelles, de l'avidité, du chagrin, de l'ambition. Tout est là et rien ne s'arrête jamais. Les voyageurs des gares disent tout avec le rythme de leurs pas et le volume de leurs sacs. Chacun porte en soi des dizaines d'histoires à raconter. En imaginant les destinées, elle a l'impression d'influer sur le cours de leur existence.. L’acte de témoigner ne lui semble jamais vain.


Ce n'est plus qu'une impression : autour d'elle, du monde, de plus en plus, des valises, des mallettes, des manteaux à la main, le bruit saccadé des talons frappant le sol, des départs et des destinations. Sur la grande horloge, l'aiguille du temps brille et progresse, imperturbable. Les numéros des quais s’affichent, les sonneries retentissent et une foule matinale et compacte se met en branle. Le mouvement semble continu et prend de la vitesse. Les ombres se bousculent. Peu importe où ils vont, ces hommes et ces femmes sont déjà ailleurs.

 



 


Née en Bretagne, à Guingamp, Aurélia Ringard a d’abord vécu à Washington, aux États-Unis, et à Paris avant de s’installer à Nantes. Diplômée en pharmacie, elle se consacre aujourd’hui à sa passion pour les mots et la littérature. Elle anime des ateliers d’écriture et participe à l’organisation d’événements pour la promotion de la lecture. Suite à sa participation à un concours organisé par l’école d’écriture Les Mots, ce texte reçoit le coup de cœur du jury. Aurélia signe ici son premier roman.  


 



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