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Aqua ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️

 Gaspard Koenig










Sous des airs de Clochermerle, revisité à l’heure des désastres écologiques émergents, Gaspard Koenig entame le second opus de sa quadrilogie basée sur les éléments. Après la terre, qui nous avait entrainés dans une folle addiction pour les lombrics, l’eau est au centre du récit. Cette eau qui risque plus que l’or noir de plonger notre planète dans des conflits autrement plus graves que ce que nous avons connus jusqu’ici. 


Mais nous commençons notre exploration du sujet dans une région moins connue pour sa sécheresse que pour ses prairies aux herbages généreusement alimentées par les eaux du ciel ! Et pourtant, à Saint Firmin, rien de va plus. Après une inondation d’une ampleur inédite, l’eau risque de maquer. La Maline, dont la source pourrait permettre une belle autonomie à la commune semble prise d’une folie nouvelle. 


Voilà de quoi alimenter un beau programme électoral pour les futures municipales. D’un côté les partisans d’une délégation de la gestion de l’eau à la communauté de communes, et de l’autre ceux qui veulent rester indépendants. Avec leur tête Maria, une jeune femme d’origine polonaise, bien intégrée et surtout décidée à régler son compte à celui  qui utilise pesticides et intrants polluants pour pouvoir s’enrichir sur ses terres. 


Cette guerre locale permettra à l’auteur de construire une belle fiction, avec une documentation riche, qui met bien en évidence l’étendue du problème. 


On n’en reste d’ailleurs pas à l’échelon local, puisque nous nous immiscerons dans les plus hautes sphères étatiques, où tout se décide. Et où sans surprise que les prises de position sont plus liées aux ambitions et perspectives de carrières individuelles qu’à une véritable réflexion sur les problèmes à traiter. 




Quelques habiles évocations du passé nous font sentir le changement de paradigme que la modernité a effectué dans nos esprits. Ainsi, le sentiment que procurait la remontée d’un seau au puits : 


« Elle avait le sentiment gratifiant d'emprunter à la nature de quoi vivre un jour de plus. Elle repartait avec son cadeau. Les robinets, eux se contentent de couler. Ils ne font pas de cadeaux. »



De nombreuses anecdotes illustrent les fantasmes d’une société qui a rompu ses liens avec la nature. Pour les écolos qui se verraient bien adopter une colonie de castors pour résoudre le problème des inondations, on rappelle que :


« Il ne faut pas imaginer le castor comme une petite peluche. C'est un énorme rat muni d'une tronçonneuse : deux paires d’incisives orange, capables de couper des arbres. »


Le roman nous fait entrevoir la complexité du sujet, et on comprend bien que la folie et la voracité des hommes est à l’origine de cette gestion mortifère de la ressource. Et à la décharge de nos contemporains , les erreurs ont existé bien avant notre époque : 




Les Saint-Firminois ne seront pas les premiers. Les Mayas, pourtant passés maitres en ingénierie hydraulique, ont dû abandonner des cités entières pour avoir surexploité les rivières et les  puits.


Le propos est sur le fond plutôt subversif : 


Il s'ouvre doucement à l'hypothèse, que la république ne soit qu'une fiction, utile pour la guerre et le commerce




L’écriture est un atout supplémentaire  de séduction : enrichie d’expressions locales aussi imagées qu’originales, elle nous offre un excellent moment de lecture 


« Quand le temps s’abernaudit, les poules s’accroupiotent »


423 pages l’Observatoire 9 janvier 2026






« Quand le temps s’abernaudit, les poules s’accroupiotent »


*


Il faut survivre parce que. Parce que c’est comme ça. Parce que l’évolution naturelle a déposé en nous cette envie absurde et qu’il ne fait pas contrarier l’évolution naturelle. 


*


Son métier de maire, qui consiste à écouter, discuter, suggérer, tempérer, consoler et encourager. Le maire est le chaman de garde.


*


Les remises de Légions d'honneur sont l'occasion rare d'entendre de son vivant son propre éloge funèbre


*


Il avait pour la première fois posé ses semelles sur les moquettes  pelucheuses de cette bourgeoisie traditionnelle, catholique, et endettée, dont il pensait qu'elle existait seulement dans les romans de Mauriac, et dont il avait peu un peu découvert, à  l’ENA, l'étonnant survivance dans les cercles de pouvoir



Né en 1982, Gaspard Koenig est un philosophe, essayiste, romancier et homme politique français.


Lire aussi :


Humus 


Darya & Dounya ⭐️⭐️⭐️⭐️

 Diaty Diallo










Une voix forte et affirmée pour ce  deuxième roman  !


Deux personnages qui n‘en font qu’un, Darya est le double d’une Dounya qui semble bien décidée à régler l’ensemble de ses comptes avec tous ceux qui un jour lui ont causé du tort.


Elle a trente ans, vit avec son chat, après une rupture mal vécue. 

Il y sera question de sexe, de racisme, d’argent, écueils partagés par une génération de jeunes ostracisés avant même de pouvoir d’exprimer. 


Avec une série de lettres, les règlements de compte seront adressées à ceux qui ont violé, humilié, ou discriminé. Des lettres sans langue de bois, où les choses sont dites et dénoncées à l’aune de la gravité des faits.

Le fil narratif donnera la parole à Dounya la conquérante, décidée à ne plus se laisser monter sur les pieds, ou à Darya, qui nous fait comprendre l’origine  du mal , avec les difficultés de restituer le cours de l’histoire : 


« Quand on va très mal la mémoire devient une espèce de rivière boueuse qui ne charrie que les pierres les plus poreuses dans son cours et de la poussière en surface. Il est difficile d'y retrouver ce qu'on a jeté, le courant a tout dispersé. J'ai oublié peut-être quatre-vingt pour cent de ce que j'ai vécu, ainsi que l'ordre dans lequel j'ai vécu, je sais que ça paraît énorme, mais c'est vrai, c'est comme si des émotions dominantes, comme l'humiliation, la culpabilité, la détresse avaient redessiner le contour de l'histoire en exagérant chacun de leur partie, quitte à noyer au fond de l'eau tout ce qui viendrait entraver leur émergence. »


Les choses sont dites avec panache. Si une bonne partie du discours utilise un lexique et des références d’une génération plus récente que la mienne, on a aussi une qualité d’écriture beaucoup plus classique mais tout aussi percutante , comme en témoigne la citation ci-dessus.

Pas besoin de plus de preuves pour comprendre cette  capacité hors norme à manier les mots et la langue !



Malgré tout, l’humour n’est pas oublié ! : 


« Encore, l'argent, on était beaucoup pas trop en avoir. Mais le sexe régulier, ça c'était un marqueur de classe à la vingtaine entre ceux qui vivaient la décennie kiki en vadrouille, et les autres coincés du bénard. »



Marquée par ce roman cash, qui dénonce avec une énergie remarquable, et fait émerger une nouvelle voix littéraire !


Merci à Babelio et aux  éditions du Seuil 

384 pages Seuil 21 août 2026








Les hommes racontent l'Histoire n'importe comment, Daria, tu le savais mieux que moi. Il faudrait tout réécrire. Tout réentendre, tout retransmettre. Faire dérailler la mécanique du cycle.


Diaty Diallo 


Diaty Diallo a grandi entre les Yvelines et la Seine-Saint-Denis, où elle continue d’habiter aujourd’hui. Elle pratique depuis l’adolescence différentes formes d’écriture : de la tenue journalière d’un Skyblog à quinze ans à la rédaction de trois livres aujourd’hui, en passant par la création de fanzines et la composition de dizaines de chansons.




La civilisation du commentaire ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️

 Mara Goyet 











Un sujet bien actuel, qui nous plonge dans le coeur ardent de nos moyens de communication contemporains, pour le meilleur et pour le pire : il s’agit du commentaire, cette brève réponse à une invite, fut-elle commerciale ou ostentatoire, et qui en quelques mots peut déclencher une avalanche de haine gratuite. 


Une analyse fine de son fonctionnement, de son rôle et de ce qu’elle dit de notre société nous est proposée dans cet essai aussi interessant que drôle. Car la dérision et l’humour sont des armes redoutables et indispensables face à l’océan d’inepties que l’on risque de croiser si l’on se penche sur le phénomène.


Avec internet et les réseaux sociaux, ce moyen de s’exprimer, sans trop s’exposer (l’anonymat ou le pseudonyme sont des capes d’invisibilité qui incitent les plus timorés ou les moins courageux à laisser une trace discrète) est apparu comme une opportunité de clamer son existence : 


« Écoutons ses cris disparates dans la Babel des opinions : « J'existe », hurlent les humains au bord du précipice, « J'étais là. », « J'ai un avis sur les bouts des fourchettes. ». »


Ainsi de nombreux exemples , parfois récurrents, sont proposés au fil du récit. L’exemple des commentaires sur un modèle de fourchette en dit long sur la trivialité des sujets à propos desquels nous sommes sollicités : 


« Quand on nous demande de commenter notre expérience, à longueur de temps, pour tout, est à la fois un immense foutage de gueule et une perspective joyeuse : libre à nous de commenter à notre manière notre nouveau percolateur, d’écrire une ode à la capsule, d'insulter le réservoir d'eau ou de composer, comme Bach , une cantate du café »


Pourtant si l’on peut tomber sur des pépites , le plus souvent le commentaire est au mieux inutile , au pire décevant 


« Les commentaires sont des ultima verba permanents. Peu de bons mots, mais beaucoup de mots. »


Les relations du commentaires avec la politique ne sont pas négligées : quid de la démocratie ? L’espace circonscrit du commentaire est -il réellement une occasion d’exprimer son avis, de participer à la « vie de la cité »  ? 


« L'espace des commentaires est au cœur de ses interrogations, dans la mesure où il incarne une forme d'espoir civique ( d'égalité, d'accomplissement d'individuel, de possibilité d’action), suivi ede cruelles désillusions, assorties d'angoisse multiples. ».



Avec une écriture enlevée, spirituelle mais réfléchie, Mara Goyet nous propose un essai bien ancré dans notre actualité. Alors à l’issue de la lecture, que décide t-on : ignorer cette masse immense de glose le plus souvent peu digne d’intérêt ou se pencher sur le phénomène comme un éthologue au dessus d’une fourmilière ? Répondre systématiquement à ces demandes d’avis au moindre de nos achats ou services (le côté dangereux pour ceux qui en dépendent n’est pas abordé)  ou au contraire les destiner immédiatement à la poubelle ? 


A commenter ….


192 pages Gallimard 5 février 2026








La modestie apparente de l'exercice du commentaire ne doit donc pas dissimuler la profondeur des enjeux : commenter, donne à chacun la possibilité de laisser une trace et d'imprimer un peu le monde de sa singularité




Sans prétendre que tout le monde se surveille désormais en écrivant, il n’est donc pas impensable que l'aire du commentaire modifie notre manière d’écrire



Née en 1973, Mara Goyet  a grandi dans les beaux quartiers, fut élève en khâgne au lycée Fénelon pour devenir professeure d’histoire-géographie, et s’est retrouvée dans un collège "sensible" de Seine-Saint-Denis. Une expérience narrée dans un best-seller paru en 2003 dans "Collèges de France".


Chante Méchante ⭐️⭐️⭐️⭐️

 Guillaume Sire











Chante méchante donne la parole à une femme qui vient d’apprendre qu’elle est atteint d’une maladie incurable. Léonie Dantin  est dans la phase de colère qui fait suite à ce genre d’annonce. Elle se proclame méchante et nous livre un tombereau de preuves de cette méchanceté. Tous les coups tordus qu’elle a pu infliger à son entourage, toutes les mesquineries, les trahisons…Le père de ses enfant n’a  pas pu être là à ce moment crucial. Elle décide de partir en ne révélant à personne sa destination. Nous saurons nous, lecteurs, qu’elle rejoint son ancien amant sur l’ile de Guernesey. 


La première impression quand on débute la lecture est débutante, tout est présenté comme s’il s’agissait d’une biographie attestée par la fille de Léonie Dantin, femme  fantasque dans la vie comme sur scène. Le doute est à son comble  lorsque les partenaires de l’actrice cités existent vraiment ! Une malice de l’auteur pour mieux nous entrainer dans les rouages complexes de l’intrigue (Pas de Léonie Dantin  dans les archives des moteurs de recherche ….) Pourtant Antoine Besançon, l’ex, a existé : il est mort en 1811 !


Le plus remarquable dans ce roman est la  puissance de cette écriture, qui nous faire croire et adhérer à tout, et qui incarne ce personnage avec une force sidérante. La violence du langage  et des propos est un reflet du séisme ressenti quand le verdict est tombé lors de la consultation. 

Une preuve aussi des talents de l’actrice, qui a toujours joué sa vie, aux confins de la folie, expression d’une souffrance profonde :   


« Les vrais coupables, ceux dont la nature est d'être coupable, apprennent dès le plus jeune âge à jouer les innocents. Ce jour-là, je l'ai compris. Ce jour-là j'ai décidé d'être comédienne. »


On ne peut qu’admirer la virtuosité de la prose : 


La pieuvre brosse mes reins. Elle gratte à la décolleuse le crépi de mon pénitencier. Les cellules ne sont plus éclairées. J'ai les nerfs en retard. Besançon marche vers des nuages blancs.


Magnifique !


Le talent de Guillaume n’est plus à confirmer, depuis La longue marche rouge, les romans très différents les uns des autres nous entrainent à chaque fois dans un univers dépeint avec brio !


Merci à Netgalley et aux éditions Calmann-Lévy 


147 pages Calmann-Lévy 19 août 2026

#ChanteMéchante #NetGalleyFrance 








Les vrais coupables, ceux dont la nature est d'être coupable, apprennent dès le plus jeune âge à jouer les innocents. Ce jour-là, je l'ai compris. Ce jour-là j'ai décidé d'être comédienne.

 



La pieuvre brosse mes reins. Elle gratte à la décolleuse le crépi de mon pénitencier. Les cellules ne sont plus éclairées. J'ai les nerfs en retard. Besançon marche vers des nuages blancs.


Guillaume sire est un auteur français né en 1985



Lire aussi 


Les grandes patries étranges 


La longue flamme rouge  Prix orange du livre 2020


Les contreforts 


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