mercredi 15 mai 2019

Comme elle l'imagine

Stéphanie Dupays








  • Broché: 160 pages
  • Editeur : Mercure de France (7 mars 2019)
  • Existe en version numérique
  • Collection : BLEUE
  • Langue : Français




















Ce n’est pas la quatrième de couverture qui m’aurait incitée à me plonger dans ce roman : une histoire d’amour sur fond de réseau social, voilà qui évoque un parfum de déjà vu. C’est tout l’intérêt des lectures guidées par le choix d’un groupe, ici les 68 premières fois, de découvrir de nouvelles plumes, de se laisser surprendre par un récit beaucoup plus attractif que ne l’aurait laissé supposer les quelques lignes imprimées au verso. C’est aussi la preuve que l‘écriture fait tout, et peut transfigurer la banalité d’un sujet qui peut à première vue laisser indifférent. C’est pourtant le plus souvent de cette façon que l’on présente en quelques mots un livre dont on veut partager la lecture : par le sujet (d’où ces réactions inévitables. : encore la seconde (ou la première) guerre mondiale, encore la relation mère-fille, encore l’inceste…).

Pour revenir à Comme elle l’imagine, un autre élément défavorable pour une choix à l’instinct : le titre. C’est un peu tendance d’utiliser des titres de chansons, avec l’écueil de superposer deux univers dont chacun est le reflet d’un vécu qui s’inscrit dans une histoire personnelle, par les souvenirs et la période qui lui sont associés. Certes de nombreuses musicales références émaillent le récit et en justifie l’emploi.

Venons-en à cette rencontre avec Laure, universitaire spécialisée en littérature, qui tombe dans le doux piège des réseaux sociaux. L’essayer, c’est l’adopter, et au delà des alibis culturels, c’est bientôt sa solitude qu’elle offrira en sacrifice : le jeu périlleux de la séduction est un piège hautement dangereux. Outre les écueils d’une interprétation abusive, d’un procès d’intention, qui n’est pas l’apanage d’une correspondance en messages instantanés (les lettres reçues grâce au zèle des facteurs subissaient il y a quelques décennies le même sort), c’est la temporalité qui ajoute à l’angoisse. Réponse immédiate différée, pas de réponse…tout cela crée le manque, et dénature le raisonnement.


Belle leçon de prudence, qui s’adresse  à nous tous.



Elle avait l’impression de lire quelque chose qu’elle n’avait jamais lu, quelque chose qu’elle aurait voulu écrire si elle en avait eu le talent.

*

Au printemps précédent, Laure s’était inscrite sur Facebook, sous la pression amicale de Nico, le collègue féru d’ « humanités numériques » qui avait construit la page Internet du labo de lettres. Elle avait reconnu que oui, c’était pratique, et avait commencé à trouver exaltantes ces communautés électives se rassemblant autour d’un centre d’intérêt. L’alibi culturel, c’était le prétexte qu’elle avançait pour justifier les heures qu’elle passait désormais à naviguer de page en page. Mais Laure était assez lucide sur elle-même pour savoir que la vraie raison de son addiction naissante aux réseaux sociaux était ailleurs : Facebook matérialisait ce fantasme inavouable, écouter derrière les portes et pénétrer dans la vie des gens.

*

Face à son béguin virtuel, ces hommes n'avaient aucune chance car ils étaient réels alors que Vincent était une idée façonnée par Laure à l'image exacte de son désir.




Normalienne (ENS Fontenay), statisticienne et économiste (ENSAE), Stéphanie Dupays est inspectrice à l'Inspection générale des affaires sociales.

Elle est maître de conférences à Sciences Po où elle dirige le séminaire qu'elle a créé, en 2005, "Comprendre et analyser les statistiques publiques".

"Brillante" (2016) est son premier roman. 


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