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Làzàr ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️

 Nelio Biedermann











En 1906, la famille Làzàr s’étonne autour de Lajos, ce nouveau-né à la peau transparente que rien ne semble destiner à une longue vie. Pourtant, sur les trois générations qui vont suivre, les choix et coups du destin infléchiront la courbe du destin de ces juifs hongrois pris dans la tourmente des conflits du siècle en devenir.


L’histoire est intéressante, nous faisant revivre cette première moitié du vingtième siècle un peu plus à l’est de ce que nous connaissons. Un beau travail documentaire savamment mêlé aux multiples péripéties que doit subir la famille. Les aristocrates ne pourront pas longtemps protéger leurs privilèges 


« Pour Lajos, la disparition de l'empire était la seule suite logique, car la déchéance de son père en était pour lui l'incarnation même. Malgré tout, il fut ébranlé par l'écroulement de l'univers qui était le sien. Il avait l'impression que tout s'effondrait, que le sol se dérobait sous ses pieds, il faisait partie d'un monde qui n'existait plus. »


Il faudra donc se réinventer, au gré des rencontres, et guidé par l’amour, dont on verra qu’il résiste peu aux affres du temps quelle que soit la génération…


On parle pour ce roman d’un futur classique : on peut le comprendre en constatant que le style rappelle l’écriture des grands romans du dix-neuvième  siècle : chronologie sans surprise, (point n’est besoin de reconstituer un puzzle temporel) et narration linéaire, avec très peu de dialogues. Cela donne une patte originale pour notre époque mais c’est loin d’être déplaisant. D’autant que l’on peut à l’occasion se réjouir de clins d’oeil savoureux. Comme ce chapitre qui commence ainsi 


:


« Longtemps, il s'était couché de bonne heure. »


La référence sera complétée quelques paragraphes plus tard avec une allusion à l’oeuvre de Proust. 


Et aussi un brusque sursaut de l’attention quand on lit :


« Cette année, les pommiers étaient particulièrement chargés en poires… »


Les références littéraires sont nombreuses, Proust, mais aussi Simone de Beauvoir ou Virginia Woolf : 


Il y avait une œuvre qu’Eva appréciait plus encore que Le deuxième sexe : c'était Une chambre à soi, qu'elle avait lu un après-midi de septembre, dans un parc, sur un banc ensoleillé. En refermant le livre et  relevant les yeux pour la première fois depuis des heures, elle était une autre femme.



Grande fresque historique , que l’on parcourt avec un grand plaisir.


352 pages Belfond 20 août 202§

#Lazar #NetGalleyFrance 

Traduction (Allemand) Rose Labourie

Titre original Làzàr







Ils étaient proprement incapables de se soucier du sort de la Hongrie–avant d'avoir la force de soutenir leur pays, ils devaient d'abord se retrouver eux-mêmes


*


Pour Lajos, la disparition de l'empire était la seule suite logique, car la déchéance de son père en était pour lui l'incarnation même. Malgré tout, il fut ébranlé par l'écroulement de l'univers qui était le sen. Il avait l'impression que tout s'effondrait, que le sol se dérobait sous ses pieds, il faisait partie d'un monde qui n'existait plus.



Nelio Biedermann*



Nelio Biedermann a étudié la littérature allemande et le cinéma à l'Université de Zurich avant d'écrire son premier roman, Anton will bleiben (non traduit).

Son deuxième roman, Lázár, va le révéler à l'international. Livre phare de la foire de Francfort, Lázár paraîtra dans trente-deux pays.


Né en 2003, Nelio a grandi sur les bords du lac de Zurich. Sa famille paternelle est issue de la noblesse hongroise ; ses grands-parents ont fui vers la Suisse dans les années 1950.

Les trois rivières ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️

 Tiffany Quay Tyson











Melody a plusieurs bonnes raisons de revenir dans sa famille. Elle vient de rompre violemment avec le groupe de pop chrétienne avec qui elle parcourait les Etats-Unis, et sa mère Geneva vient de lui annoncer que son père est au plus mal. 

Près  de chez eux, un père et son fils ont établi un campement : on aura fait leur connaissance quelques temps plus tôt, dans des circonstances assez violentes. 

Tous ces personnages qui se côtoient avec une prudence calculée, se retrouveront unis dans la même galère lorsque les eaux viendront  envahir les terres, lors d’une tempête mémorable…



Nous sommes en 1990, dans le Mississippi, une région durement exposée aux débordements du fleuve. Les gens y sont démunis, l’alcool fait des ravages : 


« Obi ne saisissait pas la puissance de l'emprise de l'alcool sur certaines personnes, même si sa propre famille était pleine d'hommes et de femmes, perpétuellement ivres, rendus gros et léthargiques par la boisson »



On suivra donc l’évolution des relations entre ces personnages qu’un lien particulier unit, alors que les révélations successives nous feront pénétrer peu à peu dans le passé des êtres et des peuples.


On est vite happé par l’histoire et l’écriture a cette force de nous faire ressentir la détresse des personnages face aux éléments déchainés. La dégradation déjà bien amorcée de la nature et les haines aussi ancestrales que dépourvues de fondement, alliées à la consommation d’alcool, créent une atmosphère très angoissante et surtout nous font comprendre la précarité des humains face aux éléments. Malgré tout, la solidarité n’est pas un vain mot .



Une écriture très incarnée qui rend les personnages quasiment inoubliables, et donne toute sa force au roman !


320 pages Sonatine 27 août 2026

Traduction : Héloïse Esquié 

Titre original : The rivers 

#LesTroisRivières #NetGalleyFrance 








« Obi ne saisissait pas la puissance de l'emprise de l'alcool sur certaines personnes, même si sa propre famille était pleine d'hommes et de femmes, perpétuellement ivres, rendus gros et léthargiques par la boisson »



Tiffany Quay Tyson



Née en 1990, Tiffany Quay Tyson est une romancière, écrivain humoristique et enseignante primée.


Le phare de l'impossible ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️

 Michael Pedersen











Un paysage comme on l’imagine sur l’une des îles les plus septentrionales de Grande Bretagne :


« Lors des tempêtes, les vagues indomptées peuvent s’élever à trente mètres, leurs embruns assez épais, lourds pour faire disparaître le phare entier entier : un arbrisseau, perdu dans la houle d'un feu de brousse océanique. » 



Cette île qu’il est mal vu de qualifier d’inhospitalière, abrite un couple père-fils peu commun. Mais peut-on sous ces latitudes exercer le métier de gardien de phare si l’on n’a pas  un grain de folie ?  Le père : un misanthrope malveillant, qui « accueille » cependant de temps à autre un hôte   (encore celui-ci doit-il appartenir à la caste des ornithologues , réputés pour se cantonner à l’observation derrière leurs jumelles, sans se mêler de ce qui ne les regardent pas !) Et le fils manifestement sous emprise. Un drame a bouleversé leur vie, ils n’en sont pas encore remis..

C’est dans cette ambiance chahutée que Firth débarque sur Muckle Flugga . Sa prétendue passion pour les oiseaux est un alibi pour venir sur l’île, afin de mettre fin à ses jours…


Un trio infernal se met en place, apaisé en de rares moment par la présence de Figgie, seule femme dans le roman.


On pourrait se croire dans une tragédie du dix-neuvième siècle, si l’humour et la finesse des observations de l’auteur ne venaient alléger le propos. Que ce soit dans la description des personnages : 


« Bien que fraîchement sorti de l'école, Ouse s'aventure dans l'âge adulte avec les petites roues encore en place, pourrait-on dire »


Ou dans la façon de décrire un état d’âme : 


« l'espace d'un infime instant, sa vie avait été aussi spectaculaire qu'un coucher de soleil bleu sur Mars. Maintenant, les bons jours, elle ressemble à un mauvais tableau d'hôtel, accroché de traviole au-dessus du plateau de bacon du buffet matinal. »



En revanche il faudra attendre assez longtemps avant de se rencontrer la faune aviaire promise. Mais là encore , la banalité des description n’est pas de mise : 


Quand ils viennent se remplir la panse, les macareux paraissent ivres. Il en a vu plusieurs effectuer les atterrissage en catastrophe, presque cartoonesques dans leur manque d'élégance. Et il a été témoin de claquements de bec déroutants – les oiseaux, jouaient des percussions ensemble, en une cérémonie qui s'était conclue par des câlineries . Firth subodorait qui s'agissait d'un prélude à une partie de pattes en l'air, mais il les avait laissés à leur affaire.


Toute l’intrigue repose sur l’évolution des relations entre le fils et l’hôte et des décisions qui en découleront. 


Un grand roman, d’un auteur qui monte d’emblée haut dans mon panthéon personnel !


Merci à Netgalley et aux éditions Buchet-chastel 


358 pages Bucher-Chastel 27 août 2026

Traductrice : Claire-Marie Clévy

Titre original : Muckle Flugga

#Lepharedelimpossible #NetGalleyFrance 








« Lors des tempêtes, les vagues indomptées peuvent s’élever à trente mètres, leurs embruns assez épais, lourd pour faire disparaître le phare entier entier : un arbrisseau, perdu dans la houle d'un feu de brousse océanique. » 


*

« l'espace d'un infime instant, sa vie avait été aussi spectaculaire qu'un coucher de soleil bleu sur Mars. Maintenant, les bons jours, elle ressemble à un mauvais tableau d'hôtel, accroché de traviole au-dessus du plateau de bacon du buffet matinal. »



*


Quand ils viennent se remplir la panse, les macareux paraissent ivres. Il en a vu plusieurs effectuer les atterrissage en catastrophe, presque cartoonesques dans leur manque d'élégance. Et il a été témoin de claquements de bec déroutants – les oiseaux, jouaient des percussions ensemble, en une cérémonie qui s'était conclue par des câlineries . Firth subodorait qui s'agissait d'un prélude à une partie de pattes en l'air, mais il les avait laissés à leur affaire.



Des cow-boys en goguette, qui fusent en tous sens, comme des imbéciles beurrés – ils pêchent, batifolent, se bousculent, foncent  dans toutes sortes de rafales ; se laissent tomber, façon dégoulinure et pilotent  en kamikazes, même dans les vagues les plus tumultueuses. Sauf que par miracle, ils ne se font jamais happer, réémergeant, victorieux leurs yeux fous, semblable à des billes, Firth soupçonne que certains n’ont plus leur tête.

 

Michael Pedersen



Poète écossais multiprimé, Michael Pedersen est actuellement en résidence à l’université d’Édimbourg et a reçu la bourse Robert Louis Stevenson. Avec sa langue inventive qui emprunte autant aux contes qu’aux romans d’aventure, il a été encensé par des auteurs comme Kae Tempest, Bernardine Evaristo ou Ocean Vuong.


Mon corps donné pour vous ⭐️⭐️⭐️⭐️

 Marouane Essadek










On aimerait que ce livre soit une fiction, née de l’imagination débordante de l’auteur. Hélas, ce récit témoigne de la folie de l’homme, lorsque le pouvoir et quelques soutiens intéressés se donne du mal pour concevoir l’inacceptable.


Nous  sommes au début du vingtième siècle et la science commence à émerger des esprits les plus féconds de l’époque. Progrès en prévention, meilleure compréhension des mécanismes physiologiques… mais on n’est quand même seulement aux prémisses de ce que sera la médecine de la seconde partie du siècle. 

Dans ce bouillonnement intellectuel, apparaissent justement les premières méthodes d’évaluation des capacités cognitives : le test de Binet-Simon, qui débouche sur une notation chiffrée :le quotient intellectuel. 


« Le Q.I. se chargera de démontrer ces vérités de bon sens. Personne n'échappera à cette mesure. Hommes et femmes, blancs et noirs, chrétiens et juifs, américains et étrangers, ivrognes et demeurés, fous et criminels, prostituées, syphilitiques, pédophiles, gauchers. »


Une belle idée ? Peut-être, mais surtout une arme de choix pour tous ceux qui voudraient voir proclamer la suprématie de la race blanche , une belle opportunité pour démontrer cette thèse. Et là l’esprit scientifique disparait derrière les falsifications , les approximations et les raisonnements à l’absurde, de telle sorte que les résultats alimentent les préjugés de base.


C’est quelques année plus tôt que Francis Galton fait part de ses réflexions sur l’avenir de l’humanité : 


"En 1883, France Dalton invente  l'eugénisme et quelques années plus tard, cette idée traverse l'Atlantique, trouvant là une terre qui l'attend depuis des siècles, impatiente de confirmer ce qu'elle sait et de justifier ce qu'elle a fait »


Bien entendu, les premières victimes de ces pseudo-démonstrations sont les plus faibles en matière de pouvoir, les femmes. 


Selon la thèse défendue, les faibles d’esprit ont la malchance d’hériter en ligne directe des lacunes de leurs ascendants. C’est ainsi que le cas d’une jeune femme sera repris en exemple devant toutes les instance qui décident des lois, jusqu’à permettre de légaliser la stérilisation de celles qu’ils auront pointées du doigt. 


« La vie d'Emma s'accélère, elle n'est plus la bienvenue nulle part à Charlottesville. Plus de dix ans déjà qu'elle survit dans une ville qui ne veut pas d'elle. Tout le monde la reconnaît dans la rue, tout le monde a entendu des histoires à son sujet et sait ce qu'elle vaut. Malgré les années de rumeurs et d'insultes, elle ne s’est  jamais faite à la honte. »


On revient longuement sur le destin de cette femme, et sur l’acharnement qui a fait d’elle une des premières victimes de ce complot abject. Et jamais on ne lui a donné la moindre explication, le moindre droit à la parole : 


« En sortant de la visite, car il prend conscience qu'elle ne sait toujours pas pourquoi on l'a envoyée ici. Personne ne lui a donné d'explication, ni Bell, ni la dame qui l'a installée dans sa chambre, ni l'homme de la voiture. »




Mais le pire est sans doute de constater que malgré le renoncement à la loi, ces stérilisations se sont poursuivies jusqu’en 1979 !


Un récit bouleversant, révoltant, et d’autant plus questionnant que ceux qui aujourd’hui outre-atlantique remettent en cause le droit à l’avortement, appartiennent  à la même lignée idéologique que les élus à l’origine de cette quête de l’eugénisme !


Merci à Babélio et aux éditions noir sur Blanc 



365 pages Noir sur blanc 20 août 2026

Masse critique Babelio






« En sortant de la visite, car il prend conscience qu'elle ne sait toujours pas pourquoi on l'a envoyée ici. Personne ne lui a donné d'explication, ni Bell, ni la dame qui l'a installée dans sa chambre, ni l'homme de la voiture. »




« Le Q.I. se chargera de démontrer ces vérités de bon sens. Personne n'échappera à cette mesure. Hommes et femmes, blancs et noirs, chrétiens et juifs, américains et étrangers, ivrognes et demeurés, fous et criminels, prostituées, syphilitiques, pédophiles, gauchers. »


*

« La vie d'Emma s'accélère, elle n'est plus la bienvenue nulle part à Charlottesville. Plus de dix ans déjà qu'elle survit dans une ville qui ne veut pas d'elle. Tout le monde la reconnaît dans la rue, tout le monde a entendu des histoires à son sujet et sait ce qu'elle vaut. Malgré les années de rumeurs et d'insultes, elle ne s’est  jamais faite à la honte. »



Marouane Essadek


Professeur de philosophie, Marouane Essadek vit et enseigne en Seine-Saint-Denis. 


Il est l’auteur de l’essai "Découvrir Fanon" (Les éditions sociales, 2022). "Mon corps donné pour vous" (2026) est son premier roman. 



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