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La Terre qui penche

Carole Martinez









  • Broché: 368 pages
  • Editeur : Gallimard (20 août 2015)
  • Existe en version numérique
  • Collection : Blanche
  • Langue : Français
  • ISBN-10: 2070149927
  • ISBN-13: 978-2070149926





Les fans de Carole Martinez ne seront pas déçus : on retrouve l’univers médiéval et poétique de l’auteur dont les talents de conteuse sont incontestables.
Le style est très identifiable, le lexique qui emprunte  aux termes médiévaux, et la syntaxe musicale ne laissent pas de surprise : on retrouve l’ambiance du Domaine des Murmures;

L’histoire se situe au quatorzième siècle sur les rives d’une rivière enchantée, maléfique ou bienveillante selon qu’elle éprouve haine ou tendresse pour ceux qui s’en approchent. Au domaine des Murmures, deux siècles après la disparition d’Esclarmonde, l’héroïne murée, la population a été décimée par le mal noir, la pestilence qui a frappé au hasard et dépeuplé la campagne. La jeune Blanche a survécu, orpheline de mère, et son père l’accompagne à douze ans chez son futur époux pour la préparer à ses noces avec Aymon, un enfant aux yeux clairs et au regard vide, beau comme un ange, prisonnier d’un esprit bancal.

Le discours de la toute jeune fiancée alterne avec celui d’une morte, son enfance, disparue à l’âge de douze ans : 

« Demain, j’aurai treize ans. mon enfance est finie, mais ma vie continue »

Outre l’apprentissage de la lecture er de l’écriture, Blanche croise des êtres lumineux ou obscurs, doux ou cruels, morts ou vivants , réels ou imaginaires, qui l’amènent peu à peu vers la maitrise de son destin. Les amis se perdent dans la maladie ou les combats. Son ami le plus fidèle, un cheval subira la justice des hommes pour voir protégé sa maitresse.
Au hasard des rencontres, la trame  de l’histoire se dévoile, l’écheveau des non-dits se démêle, et l’enfant se construit, forte et droite.

La figure masculine est mise à mal : violence, pulsions mortifères, cruauté ou déficience, peu d’hommes échappent à la vindicte de l’auteur. Seul Eloi le charpentier séduit par sa bonté et sa noblesse Blanche et Aymon, tout en jouant une partition étrange au sein d’un trio amoureux voué au malheur.

Dans un univers animiste où les âmes errantes évoluent parmi les vivants, où les animaux et les arbres participent à cette folle farandole, le fantastique illumine un récit magique, à la fois féroce et enchanteur. En d’autres temps Carole Martinez aurait pu finir sur le bûcher pour utilisation de la sorcellerie qui envoute son lectorat, captif d’un charme irrésistible.

Enfin, un peu comme un bonus de générique, je lance un débat : Blanche est-elle morte à l’âge de douze ans? Ma réponse se trouve quelques lignes plus haut.




Mourir n'était pas sa fin, l'homme employait toute son imagination - cette qualité stupéfiante qui fait de lui la première merveille de la création - à inventer un sens à tout cela. Coûte que coûte.






Magique aujourd'hui

Isabelle Jarry







  • Broché: 336 pages
  • Editeur : Gallimard (27 août 2015)
  • Collection : Blanche
  • Existe en version numérique
  • Langue : Français
  • ISBN-10: 2070148920
  • ISBN-13: 978-2070148929









En France, en 2050. La planète semble avoir survécu à tous les malheurs annoncés, ceux prédits en 2015, et qui ne sont pas arrivés. Certes l’on découvrira en cours de récit quelques centrales nucléaires ont répandu leurs radiations mortelles mais globalement tout va bien. En particulier pour Tim, bien dans on temps, tirant profit de ce que la technologie lui offre de meilleur. Et le meilleur c’est Today, un androïde qui relègue à l’âge de pierre les PDA du vingtième siècle. Gestion du quotidien, organisation du travail,  recherche dans les bases de  données : c’est une relation fusionnelle qui unit Today et Tim
Oui mais voilà…les traces que l’on laisse un peu partout sur la toile ne passent pas inaperçues. Tim se retrouve captif d’une équipe qui lui veut du bien, dans un centre de déconnexion qui traite les dépendances aux objets connectés. Oubliés le Bphone, les tablettes et surtout le robot.

Certes l’ambiance ainsi décrite est incontestablement celle d’un roman d’anticipation. Mais : 

  • ce futur est extrêmement proche. La technologie en oeuvre est déjà existante et on n’est pas déstabilisé par les performances, habitués que nous sommes aux prouesses exponentielles des outils numérique que l’on nous propose. D’ailleurs l’aspect technique fait rapidement place à un autre discours plus introspectif

  • Tim est brutalement projeté dans un ailleurs campagnard hors du temps, en lien forcé puis assumé avec la nature, les arbres, les travaux manuels, qui ne feraient pas offense à un récit d’initiation basique

Le récit du stage thérapeutique de Tim alterne avec l’épopée de Today, qui se retrouve livré à lui même ce que Tim n’avait pas prévu dans sa programmation. Et il est fort attachant ce petit robot naïf et prévisible, capable d’une réflexion profonde mais soumis aux aléas de circuits imprimés récalcitrants, impuissant face à la bêtise ambiante, alors que sa logique et ses capacités de raisonnement sont bien au delà de ce que sait faire un humain de base. Mais cette intelligence artificielle crée un simulacre de conscience de soi-même et l’aspect humanoïde est sans doute responsable de l’activation de nos neurones miroir, ceux de l’empathie, ceux qui renforce les liens entre êtres animés. Nous ne sommes pas loin de considérer nos machines comme des alter ego. Des expériences récentes ont montré que l’on est capable de s’infliger des brûlures pour éviter qu’un de nos robots culinaires ne subisse des dégâts  en tombant sur un feu.

Isabelle Jarry ne prend pas vraiment parti : certes le retour aux sources forcé de Tim le confronte à ce qu’il ne reconnaît pas comme une addiction, ce qui est toujours le cas, quelle que soit l’addiction. mais il n’est pas certain que cette prise de conscience le fasse rejeter la technologie : on n’en sait rien en fait, parce que ce n’est pas le problème. Et Tim, qui ne peut que constater le bien que lui procurent les travaux physiques qu’on lui propose, continue à se soucier de ce que devient Today, comme il le ferait d’un ami humain. Est-ce cela que visait la cure? On ne le saura pas non plus.

La fin de l’histoire est laissée à l’imagination du lecteur, pas de happy end ou de retrouvailles à l ‘américaine…..C’est peut-être un peu dommage.


C’est le type de science-fiction qui peut convenir à tous ceux qui n’aiment pas la science fiction, puisque la technologie n’est qu’un support à une réflexion plus large sur notre mode de vie.



Quand le diable sortit de la salle de bain ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️

Sophie Divry




  • Broché: 320 pages
  • Editeur : NOIR SUR BLANC (20 août 2015)
  • Collection : Notabilité
  • Existe en version numérique
  • Langue : Français
  • ISBN-10: 2882503849
  • ISBN-13: 978-2882503848










Si La condition pavillonnaire déroulait inexorablement le fil du temps de la vie d’une femme du vingtième siècle, avec Quand le diable sortit de la salle de bain, Sophie Divry s’en paye une tranche, si j’ose dire. C’est en effet un épisode ciblé du quotidien d’une jeune femme, mise sur la touche pour de banales et habituelles raisons : divorce, licenciement, chômage pour en arriver au plus rude : fin de droits et RSA. Autrement la misère, si on la définit comme une lutte de tout les instincts pour assurer ses besoins fondamentaux, manger pour rester en vie : 

« Tous les humains, depuis de millénaires, ont dû se remplir l’estomac. C’est l’unique réalité qui ne sera pas suspendue par une révolution, un  changement de saison ou un bisou magique ».

C’est si fondamental que c’est la trame du roman. Et c’est compliqué quand les factures tombent et que l’on sait qu’il ne reste que quelques euros avant le prochain versement de l’aumône d’état. Il suffit alors d’un grain de sable dans les rouages, une pige pas matérialisée à temps par un bulletin de salaire, et des règlements administratifs idiots dans leur rigidité, consolidés par le perfectionnisme de ses tacherons.

Certes Maman est là : mais il vaut mieux rester discret sur ses galères si on ne veut pas subir la cohorte des « je te l’avais bien dit ». Et c’est mal parti lorsqu’on est accueillie par un «  je te trouve en pleine forme », alors qu’on a l’estomac dans les talons depuis plusieurs jours. Alors on profite de l’aubaine et de l’hébergement pour juste se refaire des stocks de calories, en éludant les sujets qui fâchent.

L’auteur se permet des fantaisies d’écriture et de mise en page qui sont un vrai régal. Elle s’y fait malmener par un de ses personnages tyrannique et amoureux pas transi du tout. Bertrande, une autre bouée de secours, est une belle âme que les dérives de la société qui met sur le carreau une foule de gens ordinaires, à l’instar de notre narratrice,  occupent à plein temps. Quand au diable, il est prêt à surgir à chaque page, bien conscient qu’il est facile de prendre dans ses rets un quidam fragilisé par la précarité.

L’écriture se fait plus mélancolique lorsque sont évoquées les illusions perdues : 

«  Quand la terre eut fini d’absorber les larmes de mon père, les barrières du parc qui cernaient mon enfance s’étaient effondrées. »

ou le manque de fondement moral de notre monde : 

« La vie est pleine d’action sans intérêt auxquelles les adultes ne songent pas lorsqu’ils lancent leur projet d’enfant, acceptant de fait que bébé risette passera plus de temps à apprendre à conduire une voiture ou à monter un dossier de prêt immobilier qu’à approfondir moralement la notion de justice, esthétiquement la notion de beauté, politiquement l’égalité ».

C’est un roman bien ancré dans son temps, qui évite la nostalgie inutile des « c’était mieux avant » ou les  prophéties des oiseaux de malheur tout aussi vaines. Le ton est vif et enjoué, léger malgré le drame qui se joue. L’humour et l’autodérision sont des refuges tout autant que la violence ou l’autodestruction.


Si Dickens avait eu plus d’humour….





Quand la terre eut fini d’absorber les larmes de mon père, les barrières du parc qui cernaient mon enfance s’étaient effondrées

*
La vie est pleine d’action sans intérêt auxquelles les adultes ne songent pas lorsqu’ils lancent leur projet d’enfant, acceptant de fait que bébé risette passera plus de temps à apprendre à conduire une voiture ou à monter un dossier de prêt immobilier qu’à approfondir moralement la notion de justice, esthétiquement la notion de beauté, politiquement l’égalité 

*

Tous les humains, depuis de millénaires, ont dû se remplir l’estomac. C’est l’unique réalité qui ne sera pas suspendue par une révolution, un  changement de saison ou un bisou magique

*

La semaine dernière, ma fille m'a présenté son nouveau compagnon. Un homme charmant, un représentant en photocopieur. Il m'a fait une très bonne impression.

*

Les êtres humains font tous partie d'une grande association qui a la terre pour siège social, mais il est d'usage pour faire connaissance de participer à des associations plus restreintes.

*

La vraie misère, c'est de n'avoir nulle part,  nulle mère, nul endroit pour reposer sa tête



Sophie Divry


Sophie Divry est une écrivaine française, née en 1979. 






Intérieur nuit

Marissa Pessl









  • Broché: 720 pages
  • Editeur : Gallimard (20 août 2015)
  • Collection : Du monde entier
  • Langue : Français
  • Traduction (Anglais) : Laetitia Devaux
  • ISBN-10: 2070144763
  • ISBN-13: 978-2070144761
  • Existe en version numérique  









Diable! Marissa Pessl s’était déjà fait remarquer avec la sortie de La physique des catastrophes, son premier roman,  il y a 8 ans, et elle récidive avec un récit qui allie le polar et  la magie noire, à un rythme …endiablé!

L’histoire commence banalement avec le suicide de la fille de Cordova, un cinéaste sulfureux qui a tout d’un gourou : ses films au contenu sulfureux, circulent sous le manteau, ses fans échangent sur le darknet, il suscite autant de haine que d’admiration. 

Si le journaliste d’investigation Scott McGrath s’intéresse de près à ce fait divers, c’est que Cordova est à l’origine de sa déchéance professionnelle puisque quelques années plus tôt, sans vérifier ses sources, McGrath s’était lancé dans une diatribe accusant Cordova de pratiques inavouables sur des enfants….Le piège s’était refermé sur le journaliste dont la disgrâce a tout emporté sur son passage : vie privée et professionnelle ont volé en éclats.

Le suicide de la jeune femmes un bon prétexte pour relancer les investigations. Les hasards des rencontres (qui dans les polars sont très pratiques) font qu’il est contre son gré affublé de deux acolytes qui n’ont pas sur leur CV les éléments qui les feraient embauchés pour ce job. Le trio atypique se lance  sans réserve dans l’enquête, au risque d’y perdre leurs âmes.

Si l’affaire démarre doucement, le temps que les éléments de cette histoire complexe se mettent en place, le rythme va crescendo avec un suspens de plus en plus fort, avec un dénouement assez inattendu (malheureusement pour moi, une ouverture intempestive sur une page ultérieure m’a dévoilé par un simple mot une issue possible….).

L’un des mérites de ce roman est l’insertion de fragments de mail, d’articles de journaux, de pages web, plus vraies que des vraies, qui donne une crédibilité à l’histoire. Cette tendance se répand dans l’édition, on avait le même procédé dans Juste avant l’oubli d’Alice Zeniter. On ne s’en plaindra pas.

Quand au fond de commerce de l’intrigue, il fait appel aux sciences occultes, à la magie noire et aux pratiques sataniques, une base idéale pour distiller l’angoisse au fil des pages.

C’est un roman qui se parcourt avec frénésie et impatience ( de comprendre ce qui a pu se passer et de découvrir les conséquences des prises de risque de  nos intrépides enquêteurs).

L’ écriture est à la hauteur, particulièrement pour les dialogues et saluons aussi le travail de la traductrice qui a su très adroitement adapter des jeux de mots et expressions idiomatiques.


C’est donc une excellente récidive pour cette auteure dont on aimerait qu’elle se fasse moins rare, pour profiter plus souvent de son talent de faiseuse d’histoire.

Challenge pavés 2015-2016




Quand un pianiste apprend une partition, il en vient à connaître intimement le compositeur mort - avec tous les plaisirs et les difficultés qu'implique une relation aussi intense. Vous découvrez ainsi la ruse de Mozart, ses troubles de l'attention. Le désir de reconnaissance de Bach, sa haine des raccourcis. Le tempérament explosif de Liszt. La fragilité de Chopin.

*

Petit Piment ⭐️⭐️⭐️

Alain Mabanckou























288 pages Seuil 20 Août 2015

Ambiance africaine garantie pour ce court roman d’Alain Mabanckou, qui illumine cette rentrée littéraire de sa plume épicée. C’est le récit d’une vie : Tokumisa Nzambe po Mose yamoyindo abotami namboka ya Bakoko, dit Moïse, dit Petit Piment nous narre  en trois parties sa destinée congolaise : à l’orphelinat, dans la rue puis seul en proie à une amnésie délirante, après un répit de courte durée.
Ces ruptures successives dans le parcours du personnage sont étroitement liées aux chaos politiques et administratifs rythmés par les élections : l’orphelinat était un refuge sinon chaleureux, au moins vivable, voire agréable lorsque les enfants recevaient la visite de Papa Moupelo, un prêtre  catholique qui les faisaient chanter (au sens littéral du terme). La révolution socialiste est passée par là, et le charme s’est rompu : trois enfants dont Petit Piment se font la belle, pour se retrouver dans les bas-fonds  de Pointe Noire et vivre de rapines.  Mauvais plan à moyen terme, la corruption et l’abus de pouvoir existent à tous les niveaux : Petit piment trouve refuge dans la plus ouverte des maisons closes, un bordel tenu par la truculente Maman Fiat 500. Un apprentissage de la vie et une échappatoire à l’errance.  jusqu’à ce que de nouvelles élections mettent fin à la quiétude de Petit piment. C’en est trop, il perd la tête. Qu’est-ce qui pourrait le sauver, hormis une vengeance?

Le constat est sans appel, manoeuvres politiques, corruption, le destin des individus est celui d’un frêles esquif balloté au gré de la houle que soufflent les dirigeants. La satire sociale prend les traits d’un conte exotique qui ressemble plus à une histoire de vengeance qu’à un récit initiatique.
La naïveté perdue du jeune homme n’a d’autre issue que la folie, dont il n’a pas intérêt à guérir (sa détermination à résister aux tentatives thérapeutiques diverses est particulièrement drôle et réjouissante).

La plume court au rythme des déboires du jeune homme, maitrisée cependant, si l’on en juge par les facéties de l’auteur. 

Ce  n’est peut-être pas le meilleur roman de Mabanckou, (j’avais été subjuguée par Verre cassé) mais un bon crû pimenté à souhait.







Et quand d'aventure je croisais un voleur de mangues ou de papayes poursuivi par un cul-terreux du Grand Marché, je courais après le poursuivant, je lançais aussitôt ma petite patte d'emmerdeur, le cul-terreux se retrouvait par terre.

*

Je voulais à tout prix voir le nombril d'un agent de police. Je dormais avec cette obsession, je me réveillais avec elle.


Né en 1966, Alain Mabanckou est un écrivain et enseignant.

Fils unique, il a perdu sa mère en 1995 et son père en 2004. Son enfance se passe à Pointe-Noire, capitale économique de République du Congo, ville côtière, où il commence des études primaires et secondaires et obtient un baccalauréat option Lettres et Philosophie.


Voir aussi Verre cassé





La septième fonction du langage

Laurent Binet








  • Broché: 496 pages
  • Editeur : Grasset (19 août 2015)
  • Collection : Littérature Française
  • Existe en version numérique
  • Langue : Français
  • ISBN-10: 2246776015
  • ISBN-13: 978-2246776017









Le propos est simple : « l’histoire d’un manuscrit perdu pour lequel on tue des gens ». C’est un sujet bateau qui nous valu le meilleur comme le pire. 
Ici , la légitimité est difficilement contestable, puisque le bout de papier précieux qui  sera la cause de morts violentes, se réfère à la langue, au pouvoir des mots, à l’art de communiquer. Et qui cela peut-il intéresser, hormis les spécialistes du sujet qui en font leur fond de commerce? Les politiciens bien sûr : la langue comme arme de destruction dans des duels dont l’enjeu est le pouvoir.
Et là où il y a ambition, il y a danger. La mort de Roland Barthes, renversé par une camionnette, ne serait-elle pas un accident banal? C’est curieusement le fait que l’on met un enquêteur sur l’affaire qui change l’histoire. Car cela signifie qu’i y avait anguille sous roche pour ne pas dire congre sous le dolmen…
Et comme notre Bayard n’est pas sans peur ni reproche en ce qui concerne la science du langage, il débauche manu militari un spécialiste, Simon, chargé d’enseignement à Vincennes.

Le lecteur est alors catapulté dans un tourbillon d’actions et de contre-actions, au sein du  microcosme que constitue l’intelligentsia (parfois auto-proclamée) des années 80. On côtoie sans émoi Sollers et Kristeva, Althusser et son épouse jusqu’à ce qu’il la tue, mais aussi BHL, sans publier Deleuze, Guattari, Foucault et j’en passe.  Le clou du spectacle consiste en ces joutes oratoires au cours desquelles s’affrontent les aficionados des lettres. Cela fonctionne comme une société secrète, avec une hiérarchie bien huilée, et un enjeu de taille pour se hisser vers les sommets, mais je n’en dis pas plus sous peine de lever le mystère sur un détail qui a son importance.

C’est à la fois drôle et intelligent. Le roman fourmille de détails qui le replace bien dans la période, avec un effet comique et nostalgique (en pleine réunion de travail pour la campagne présidentielle, c’est plutôt rigolo de préciser que « Moatti mange des palmitos »), drôle aussi cette histoire de cendriers atypiques renforce le sentiment de dérision.

Enfin on aime aussi la mise en abîme du personnage qui se bat contre son auteur : « Si ça se trouve, le romancier imaginaire n’a pas encore pris sa décision. Si ça se trouve la fin est entre les mains de son personnage, et ce personnage c’est moi ». C’est à un degré moindre la technique qui avait été utilisée pour HhHHH, mais cette fois , la mécanique de construction n’est plus l’enjeu de l’écrit.

C’est déroutant au départ, mais rapidement le nombre d’étoiles potentielles a grimpé dans mes prévisions pour finir par ce cinq étoiles bien mérité?



J’aimerais que Lucchini nous relise ce passage, en appuyant tous les mots comme il sait si bien le faire, pour que le monde entier puisse en apercevoir, sinon le sens, du moins tout la beauté.

*

Quand on a goûté à la langue, on s’ennuie assez vite avec toute autre forme de langage : étudier la signalisation routière ou les codes militaires est à peu pneus aussi passionnant pour un linguiste que de jouer au tarot ou au rami pour un  joueur de poker.

*

Il n’y a  rien de plus inconfortable pour quelqu’un qui s’apprête à mentir que d’ignorer le niveau d’information de son interlocuteur.

*
Pourquoi les étudiants auraient-ils besoin de professeurs, si tout s‘apprenait dans les livres? Pourquoi ont-ils besoin qu’on leur explique ce qui est écrit dans les livres? Pourquoi y a t-il des écoles et pas juste des bibliothèques? C’est que l’écrit seul jamais ne suffit. Tout pensée est vivante à condition qu’elle s’échange, elle n’est pas figée ou bien elle est morte.

*

les questions de l’auditoire dont la teneur n’est jamais le véritable enjeu mais qui sont plutôt des tentatives, sinon de challenger le maître, du moins de se positionner par apport aux autres auditeurs comme un interlocuteur légitime doté d’un esprit critique affuté et de capacités intellectuelles supérieures (en un mot, de se distinguer, comme dirait Bourdieu)

*
Avec la sémiologie, on décode la rhétorique de l’adversaire, on saisit ses trucs, et on lui met le nez dedans. La sémio, c’est comme Borg : il suffit de renvoyer la balle une fois de plus que l’adversaire. La rhétorique, c’est des aces, des volées, des accrétions long de ligne, mais la sémio, c’est des retours, des passing-shots, des lobs liftés.

*

Un roman n’est pas un rêve : on peu mourir dans un roman. Ceci dit, normalement, on ne tue pas le personnage principal, sauf éventuellement à la fin de l’histoire.
Mais si jamais c’était la fin de l’histoire, comment le saurait-il?Comment savoir à quelle page de saviez on en est? Comment savoir quand notre dernière page est arrivée?
Et si jamais il n’était pas le personnage principal? Tout individu ne se croit-il pas le héros de sa propre existence?

*

Il faut faire avec ce romancier hypothétique comme avec Dieu : toujours faire comme si Dieu n’existait pas, car si Dieu existe, c’est aux mieux un mauvais romancier qui ne mérite ni qu’on le respecte ni qu’on lui obéisse.Il n’est jamais trop tard pour changer le cours de l’histoire. Si ça se trouve, le romancier imaginaire n’a pas encore pris sa décision. Si ça se trouve la fin est entre les mains de son personnage, et ce personnage c’est moi.











En toute franchise

Richard Ford






  • Broché: 231 pages
  • Editeur : Olivier édition de l' (17 septembre 2015)
  • Collection : OLIV. LIT.ET
  • Existe en version numérique
  • Langue : Français
  • Traduction (Anglais) : Josée Kamoun
  • ISBN-10: 2823608451
  • ISBN-13: 978-2823608458







Voilà un récit mature à plus d’un titre!

Sur le thème bien sûr, puisque le personnage fétiche de Richard Ford aborde les rives de la retraite, pour se confronter aux aléas de cette période de la vie : maladie, décès, certes mais aussi naissance d’une certaine sagesse, plus lucide que désabusée.

Sur la construction : il faut avoir déjà conquis un lectorat pour se permettre un tel écrit : pas tout à fait un roman, pas vraiment des nouvelles, plutôt des tranches de vie, quatre, avec pour fil rouge bien entendu le personnage emblématique de Franck Bascombe.

Est-ce une erreur de commencer par celui-ci? Oui sans doute, s’il est une sorte de chant du cygne du personnage, il est sans doute capital d’avoir connu le cygne dans la force de l’âge pour en apprécier l’évolution psychologique. J’ai néanmoins commis cette erreur, que je vais réparer en les épisodes précédents de la vie de Bascombe. A la manière de ces polars dont on connaît d’emblée la fin, tout le suspens consiste à savoir comment on peut en arriver là.

C’est à travers les anecdotes que nous propose l’auteur que se dresse un portrait de l’Amérique d’Obama, celle de la classe moyenne, à travers ces détails triviaux de la vie quotidienne, dont le caractère dérisoire est exalté par un ouragan destructeur. A l’instar du personnage, c’est une Amérique des bilans, moins glorieuse, moins sûre d’elle, avec un passé encore douloureux.


Pour revenir à Franck Bascombe, c’est un serial-reading-séducteur si je peux me permettre ce néologisme approximatif. On ne peut que succomber au charme de cet homme que la vie ordinaire n’a pas épargné, plein d’esprit, cultivant avec brio l’auto-dérision, ironique sans méchanceté, drôle et sombre tout à tour. Il faut un sacré talent, pour mettre en lumière  de façon aussi subtile les méandres de la nature humaine. Bravo aussi au traducteur, qui jongle très adroitement  avec les expressions originales.





Ce mensonge affecte t-il le cours mondial du navet? Non. Un aspect quelconque de ma vie est-il altéré pour avoir découvert son âge à l'état civil trente ans après qu'elle a divorcé de moi? Je ne coirs pas. N'empêche. Ça change quelque chose. Peut-être faudrait-il être poète pour savoir quoi et en parler artistement 


Les humeurs insolubles

Paolo Giordano







  • Broché: 136 pages
  • Editeur : Seuil (1 octobre 2015)
  • Collection : Cadre vert
  • Existe en version numérique
  • Langue : Français
    • Traduction (italien) : Nathalie Bauer
  • ISBN-10: 2021220745
  • ISBN-13: 978-2021220742









Ce récit qui prend des allures de roman, constitue un hommage posthume, rendu à Babette, alias Madame A, qui partagea pendant quelques années la vie du narrateur et de sa famille, à la façon de ces personnes qui semblent faire partie du clan, tant elles ont eu accès à l’intimité d’une vie familiale, embellissant le quotidien dont elles règlent les corvées matérielles, tout en créant des liens indélébiles.
C’est le portrait d’une belle personne, dont hélas on fera connaissance tardivement alors que la maladie rythme ses journées entre souffrance native et souffrance induite par un piètre espoir de survie.

Contrairement aux émotions que suscitent les personnages forts de La solitude des nombres premiers, ici la magie ne fonctionne pas. Et ce n’est pas dû à l’écriture, qui reste somptueuse. Mais le récit ressemble à une lettre d’excuse de quelqu’un qui a raté l’heure de la cérémonie d’adieu. 
Absent aussi le petit garçon de huit ans qui fût l’objet de tant d’affection pour cette femme, et dont le témoignage aurait pu rendre le propos plus intense.

Enfin on peut se demander ce que vient faire le lecteur dans cet hommage posthume raconté sur le mode autobiographique :  pris en otage d’un propos qui peut s’apparenter à un exutoire.


On reconnaît la « patte » de l’auteur à travers les allusions aux mathématiques, mais on ne retrouve pas les émotions que l’auteur avait si bien su convoquer précédemment.


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