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Une histoire d'ours ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️

 Eowyn Ivey











Un magnifique roman, dans la lignée des grands récits de nature-writing, original et addictif. 


Nous sommes dans une petit ville d’Alaska, Birdie travaille au Wolverine Lodge, comme serveuse, et malgré la présence de sa toute jeune fille, exorcise plus souvent qu’il ne  faudrait ses angoisses dans la brume mentale de l’alcool. Mais une rencontre va changer sa vie : malgré ses troubles évidents de communication, Arthur la séduit immédiatement. Ni l’un ni l’autre ne  savent que faire de cette attirance réciproque, et leurs premiers contacts sont bien atypiques. On comprendra peu à peu ce qui distingue Arthur du reste de l’humanité  et quel a été et sera son parcours. 


Le roman est une immersion dans le paysage de montagnes et de forêt du pays : 


« Les touristes pensaient que Wolverine Lodge était perdu au milieu de nulle part, mais c'était faux. Là-bas, au-delà de la rivière, loin de la route et des lignes électriques, très haut dans les montagnes où les forêts d’épicéas semblaient plus bleues que vertes et ou les vallées disparaissaient derrière des séries de sommets successifs, c'est là que se trouvait la vraie nature sauvage. »



Mais il faut les yeux d’un amoureux de la nature pour comprendre : 


« Les regards non curieux ne voyaient qu'une forêt uniformément verte, un champ, une paroi rocheuses accidentée, mais quand vous aviez appris les formes des feuilles, les divers stades de vert, les fleurs et les baies, c'était comme si vous étiez alors vraiment présente au monde d'une manière dont vous l'aviez jamais été. « 


Cette connaissance des choses de la nature, c’est justement avec le père d’Arthur que Birdie l’apprendra, une science botanique dont Arthur a aussi hérité. 


Au delà de cette histoire d’amour aussi forte que particulière, il y aussi un lien mère fille très dense, malgré les apparences. Attention, il ne s’agit pas d’une bluette : cette petite fille va connaître des moments très difficiles à vivre, de ceux que l’on convertit en symptômes lorsque l’esprit choisit de les confiner au fond des souvenirs oubliés, ou au contraire vous marquent à tout jamais .



Déterminisme ou choix hasardeux, les options de chaque personnage impliquent des conséquences que l’on pourra ensuite regretter mais 


« Nous sommes tous les esclaves de qui nous sommes plus profond de nous-même »


Une histoire qui sera difficile à oublier tant la force des sentiments et l’originalité du sujet , sont marquants. Le réalisme magique ajoute encore de l’intérêt au propos tout en incarnant le concept d’enfant sauvage, traité avec une grande humanité. 



480 pages Gallmeister 4 juin 2026

Club Lire Magazine








"Les touristes pensaient que Wolverine Lodge était perdu au milieu de nulle part, mais c'était faux. Là-bas, au-delà de la rivière, loin de la route et des lignes électriques, très haut dans les montagnes où les forêts d’épicéas semblaient plus bleues que vertes et ou les vallées disparaissaient derrière des séries de sommets successifs, c'est là que se trouvait la vraie nature sauvage."


*


"Les regards non curieux ne voyaient qu'une forêt uniformément verte, un champ, une paroi rocheuses accidentée, mais quand vous aviez appris les formes des feuilles, les divers stades de vert, les fleurs et les baies, c'était comme si vous étiez alors vraiment présente au monde d'une manière dont vous l'aviez jamais été." 




Née en 1973, Eowyn LeMay Ivey est une écrivaine américaine. 

Elle a grandi en Alaska où elle vit toujours, avec son mari et leurs deux filles. Sa mère l'a prénommée ainsi en référence au personnage du Seigneur des Anneaux de J.R.R. Tolkien. Pas étonnant donc que la jeune femme ait été attirée par la littérature et les mondes de l'imaginaire.


Aqua ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️

 Gaspard Koenig










Sous des airs de Clochermerle, revisité à l’heure des désastres écologiques émergents, Gaspard Koenig entame le second opus de sa quadrilogie basée sur les éléments. Après la terre, qui nous avait entrainés dans une folle addiction pour les lombrics, l’eau est au centre du récit. Cette eau qui risque plus que l’or noir de plonger notre planète dans des conflits autrement plus graves que ce que nous avons connus jusqu’ici. 


Mais nous commençons notre exploration du sujet dans une région moins connue pour sa sécheresse que pour ses prairies aux herbages généreusement alimentées par les eaux du ciel ! Et pourtant, à Saint Firmin, rien de va plus. Après une inondation d’une ampleur inédite, l’eau risque de maquer. La Maline, dont la source pourrait permettre une belle autonomie à la commune semble prise d’une folie nouvelle. 


Voilà de quoi alimenter un beau programme électoral pour les futures municipales. D’un côté les partisans d’une délégation de la gestion de l’eau à la communauté de communes, et de l’autre ceux qui veulent rester indépendants. Avec leur tête Maria, une jeune femme d’origine polonaise, bien intégrée et surtout décidée à régler son compte à celui  qui utilise pesticides et intrants polluants pour pouvoir s’enrichir sur ses terres. 


Cette guerre locale permettra à l’auteur de construire une belle fiction, avec une documentation riche, qui met bien en évidence l’étendue du problème. 


On n’en reste d’ailleurs pas à l’échelon local, puisque nous nous immiscerons dans les plus hautes sphères étatiques, où tout se décide. Et où sans surprise que les prises de position sont plus liées aux ambitions et perspectives de carrières individuelles qu’à une véritable réflexion sur les problèmes à traiter. 




Quelques habiles évocations du passé nous font sentir le changement de paradigme que la modernité a effectué dans nos esprits. Ainsi, le sentiment que procurait la remontée d’un seau au puits : 


« Elle avait le sentiment gratifiant d'emprunter à la nature de quoi vivre un jour de plus. Elle repartait avec son cadeau. Les robinets, eux se contentent de couler. Ils ne font pas de cadeaux. »



De nombreuses anecdotes illustrent les fantasmes d’une société qui a rompu ses liens avec la nature. Pour les écolos qui se verraient bien adopter une colonie de castors pour résoudre le problème des inondations, on rappelle que :


« Il ne faut pas imaginer le castor comme une petite peluche. C'est un énorme rat muni d'une tronçonneuse : deux paires d’incisives orange, capables de couper des arbres. »


Le roman nous fait entrevoir la complexité du sujet, et on comprend bien que la folie et la voracité des hommes est à l’origine de cette gestion mortifère de la ressource. Et à la décharge de nos contemporains , les erreurs ont existé bien avant notre époque : 




Les Saint-Firminois ne seront pas les premiers. Les Mayas, pourtant passés maitres en ingénierie hydraulique, ont dû abandonner des cités entières pour avoir surexploité les rivières et les  puits.


Le propos est sur le fond plutôt subversif : 


Il s'ouvre doucement à l'hypothèse, que la république ne soit qu'une fiction, utile pour la guerre et le commerce




L’écriture est un atout supplémentaire  de séduction : enrichie d’expressions locales aussi imagées qu’originales, elle nous offre un excellent moment de lecture 


« Quand le temps s’abernaudit, les poules s’accroupiotent »


423 pages l’Observatoire 9 janvier 2026






« Quand le temps s’abernaudit, les poules s’accroupiotent »


*


Il faut survivre parce que. Parce que c’est comme ça. Parce que l’évolution naturelle a déposé en nous cette envie absurde et qu’il ne fait pas contrarier l’évolution naturelle. 


*


Son métier de maire, qui consiste à écouter, discuter, suggérer, tempérer, consoler et encourager. Le maire est le chaman de garde.


*


Les remises de Légions d'honneur sont l'occasion rare d'entendre de son vivant son propre éloge funèbre


*


Il avait pour la première fois posé ses semelles sur les moquettes  pelucheuses de cette bourgeoisie traditionnelle, catholique, et endettée, dont il pensait qu'elle existait seulement dans les romans de Mauriac, et dont il avait peu un peu découvert, à  l’ENA, l'étonnant survivance dans les cercles de pouvoir



Né en 1982, Gaspard Koenig est un philosophe, essayiste, romancier et homme politique français.


Lire aussi :


Humus 


Darya & Dounya ⭐️⭐️⭐️⭐️

 Diaty Diallo










Une voix forte et affirmée pour ce  deuxième roman  !


Deux personnages qui n‘en font qu’un, Darya est le double d’une Dounya qui semble bien décidée à régler l’ensemble de ses comptes avec tous ceux qui un jour lui ont causé du tort.


Elle a trente ans, vit avec son chat, après une rupture mal vécue. 

Il y sera question de sexe, de racisme, d’argent, écueils partagés par une génération de jeunes ostracisés avant même de pouvoir d’exprimer. 


Avec une série de lettres, les règlements de compte seront adressées à ceux qui ont violé, humilié, ou discriminé. Des lettres sans langue de bois, où les choses sont dites et dénoncées à l’aune de la gravité des faits.

Le fil narratif donnera la parole à Dounya la conquérante, décidée à ne plus se laisser monter sur les pieds, ou à Darya, qui nous fait comprendre l’origine  du mal , avec les difficultés de restituer le cours de l’histoire : 


« Quand on va très mal la mémoire devient une espèce de rivière boueuse qui ne charrie que les pierres les plus poreuses dans son cours et de la poussière en surface. Il est difficile d'y retrouver ce qu'on a jeté, le courant a tout dispersé. J'ai oublié peut-être quatre-vingt pour cent de ce que j'ai vécu, ainsi que l'ordre dans lequel j'ai vécu, je sais que ça paraît énorme, mais c'est vrai, c'est comme si des émotions dominantes, comme l'humiliation, la culpabilité, la détresse avaient redessiner le contour de l'histoire en exagérant chacun de leur partie, quitte à noyer au fond de l'eau tout ce qui viendrait entraver leur émergence. »


Les choses sont dites avec panache. Si une bonne partie du discours utilise un lexique et des références d’une génération plus récente que la mienne, on a aussi une qualité d’écriture beaucoup plus classique mais tout aussi percutante , comme en témoigne la citation ci-dessus.

Pas besoin de plus de preuves pour comprendre cette  capacité hors norme à manier les mots et la langue !



Malgré tout, l’humour n’est pas oublié ! : 


« Encore, l'argent, on était beaucoup pas trop en avoir. Mais le sexe régulier, ça c'était un marqueur de classe à la vingtaine entre ceux qui vivaient la décennie kiki en vadrouille, et les autres coincés du bénard. »



Marquée par ce roman cash, qui dénonce avec une énergie remarquable, et fait émerger une nouvelle voix littéraire !


Merci à Babelio et aux  éditions du Seuil 

384 pages Seuil 21 août 2026








Les hommes racontent l'Histoire n'importe comment, Daria, tu le savais mieux que moi. Il faudrait tout réécrire. Tout réentendre, tout retransmettre. Faire dérailler la mécanique du cycle.


Diaty Diallo 


Diaty Diallo a grandi entre les Yvelines et la Seine-Saint-Denis, où elle continue d’habiter aujourd’hui. Elle pratique depuis l’adolescence différentes formes d’écriture : de la tenue journalière d’un Skyblog à quinze ans à la rédaction de trois livres aujourd’hui, en passant par la création de fanzines et la composition de dizaines de chansons.




La civilisation du commentaire ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️

 Mara Goyet 











Un sujet bien actuel, qui nous plonge dans le coeur ardent de nos moyens de communication contemporains, pour le meilleur et pour le pire : il s’agit du commentaire, cette brève réponse à une invite, fut-elle commerciale ou ostentatoire, et qui en quelques mots peut déclencher une avalanche de haine gratuite. 


Une analyse fine de son fonctionnement, de son rôle et de ce qu’elle dit de notre société nous est proposée dans cet essai aussi interessant que drôle. Car la dérision et l’humour sont des armes redoutables et indispensables face à l’océan d’inepties que l’on risque de croiser si l’on se penche sur le phénomène.


Avec internet et les réseaux sociaux, ce moyen de s’exprimer, sans trop s’exposer (l’anonymat ou le pseudonyme sont des capes d’invisibilité qui incitent les plus timorés ou les moins courageux à laisser une trace discrète) est apparu comme une opportunité de clamer son existence : 


« Écoutons ses cris disparates dans la Babel des opinions : « J'existe », hurlent les humains au bord du précipice, « J'étais là. », « J'ai un avis sur les bouts des fourchettes. ». »


Ainsi de nombreux exemples , parfois récurrents, sont proposés au fil du récit. L’exemple des commentaires sur un modèle de fourchette en dit long sur la trivialité des sujets à propos desquels nous sommes sollicités : 


« Quand on nous demande de commenter notre expérience, à longueur de temps, pour tout, est à la fois un immense foutage de gueule et une perspective joyeuse : libre à nous de commenter à notre manière notre nouveau percolateur, d’écrire une ode à la capsule, d'insulter le réservoir d'eau ou de composer, comme Bach , une cantate du café »


Pourtant si l’on peut tomber sur des pépites , le plus souvent le commentaire est au mieux inutile , au pire décevant 


« Les commentaires sont des ultima verba permanents. Peu de bons mots, mais beaucoup de mots. »


Les relations du commentaires avec la politique ne sont pas négligées : quid de la démocratie ? L’espace circonscrit du commentaire est -il réellement une occasion d’exprimer son avis, de participer à la « vie de la cité »  ? 


« L'espace des commentaires est au cœur de ses interrogations, dans la mesure où il incarne une forme d'espoir civique ( d'égalité, d'accomplissement d'individuel, de possibilité d’action), suivi ede cruelles désillusions, assorties d'angoisse multiples. ».



Avec une écriture enlevée, spirituelle mais réfléchie, Mara Goyet nous propose un essai bien ancré dans notre actualité. Alors à l’issue de la lecture, que décide t-on : ignorer cette masse immense de glose le plus souvent peu digne d’intérêt ou se pencher sur le phénomène comme un éthologue au dessus d’une fourmilière ? Répondre systématiquement à ces demandes d’avis au moindre de nos achats ou services (le côté dangereux pour ceux qui en dépendent n’est pas abordé)  ou au contraire les destiner immédiatement à la poubelle ? 


A commenter ….


192 pages Gallimard 5 février 2026








La modestie apparente de l'exercice du commentaire ne doit donc pas dissimuler la profondeur des enjeux : commenter, donne à chacun la possibilité de laisser une trace et d'imprimer un peu le monde de sa singularité




Sans prétendre que tout le monde se surveille désormais en écrivant, il n’est donc pas impensable que l'aire du commentaire modifie notre manière d’écrire



Née en 1973, Mara Goyet  a grandi dans les beaux quartiers, fut élève en khâgne au lycée Fénelon pour devenir professeure d’histoire-géographie, et s’est retrouvée dans un collège "sensible" de Seine-Saint-Denis. Une expérience narrée dans un best-seller paru en 2003 dans "Collèges de France".


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