vendredi 17 novembre 2017

Les délices de Tokyo

Durian Sukegawa





  • Broché: 240 pages
  • Editeur : ALBIN MICHEL (3 février 2016)
  • Collection : LITT.GENERALE
  • Langue : Français
  • Traduction (Japonais) : Myriam Dartois-Ako
  • ISBN-10: 2226322884
  • ISBN-13: 978-2226322883











La magie de ce court roman, c’est que même si on déteste la pâte de haricots rouges japonaise, le An, on a presqu’envie de retenter l’expérience après avoir tourné la dernière page!
C’est bref mais riche en évocations sensorielles, de celles qui suscitent des émotions positives. De l’odeur de la pâte qui cuit doucement, domptée par la technique de Tokue, au délicat parfum des pétales du cerisier, qui scande le passage des saisons, en passant par l’émerveillement de Sentarô qui découvre les arômes qui résulte d’une technique patiente, tout est sensation, émotion, souvenir.
L’histoire prend la forme d’un conte moderne, Tokue n’est pas loin d’évoquer la sorcière, avec ses difformités , ses secrets et les mystères qu’elle fait de son passé, mais une sorcière bienveillante, voire une fée malicieuse. De celles qui portent en elles les richesses d’une époque révolue 

« S'il ne prenait pas la relève maintenant, la savoir-faire du Tokue disparaîtrait de ce monde. Et ce savoir-faire, c'était aussi la trace de l'existence d'une femme nommée Tokue Yoshii. »


Le lien qui se crée entre ses deux personnages si disparates, est aussi fort qu’improbable, si les hasards de la vie et la nécessité pour ces deux-là de modifier le tracé de leur destin ne les avaient pas réunis dans une aventure magique.
Mais malgré cette ambiance poétique à souhait, l’auteur soulève de graves questions, celles de l’exclusion, de la maladie , du temps qui passe, sans compassion le sens de la vie 

Mais de par le monde, il y a aussi des enfants dont la vie s'achève au bout d'à peine deux années. Alors, dans le chagrin, chacun s'interroge sur le sens de la naissance de cet enfant.
Maintenant, je sais. C'est sûrement pour qu'il puisse ressentir, à sa manière, le ciel, le vent et les mots. Le monde naît de la perception de cet enfant. Donc, la naissance de l'enfant aussi a bien un sens.

Le décor est résolument moderne, mais la fable est intemporelle.

Durian Sukewaga a su avec adresse utiliser ses deux casquettes, de philosophe et de pâtissier pour nous cocoter ces Délices, à savourer sans modération.





Mais de par le monde, il y a aussi des enfants dont la vie s'achève au bout d'à peine deux années. Alors, dans le chagrin, chacun s'interroge sur le sens de la naissance de cet enfant.
Maintenant, je sais. C'est sûrement pour qu'il puisse ressentir, à sa manière, le ciel, le vent et les mots. Le monde naît de la perception de cet enfant. Donc, la naissance de l'enfant aussi a bien un sens.


*

Voilà pourquoi je faisais de la pâtisserie. Je confectionne des mets dont je nourrissais ceux qui avaient accumulé les larmes. C'est ainsi que moi aussi, j'ai réussi à vivre.

*

Nous sommes nés pour regarder ce monde, pour l’écouter. C’est tout ce qu’il demande.







mercredi 15 novembre 2017

Mrs Creasy a disparu

Joanna Cannon







  • Broché: 416 pages
  • Editeur : HarperCollins (4 octobre 2017)
  • Collection : HarperCollins
  • Existe en version numérique
  • Langue : Français
  • Traduction (Anglais) :Alexandra Herscovici-Schiller
  • ISBN-13: 979-1033900443








Masse critique est une excellente occasion de découvrir des auteurs différents de ceux qui hantent avec une régularité de métronome les médias qui ont la bonté de nous informer de ce qui agite le monde littéraire. Ainsi premiers romans et littérature étrangère viennent à notre rencontre. C’est le cas pour Mrs Creasy a disparu puisque c’es le premier roman d’une psychiatre anglaise.

Le roman se déroule dans une rue ordinaire, et le lecteur sera baladé d’une maison à l’autre, souvent en compagnie de deux petites filles qui se prennent pour Fantomette tout en recherchant Dieu. Elle a des allures de Wisteria Lane ( haut lieu de huit années d’aventures tragi-comiques avec Bree, Lynette, Susan et Gabrielle, les ménagères désespérées), cette rue anglaise. Beaucoup de surveillance, de malentendus, d’hystérie collective :  tout cela faite terreau d’une situation potentiellement explosive, d’autant que la communauté a déjà vécu des épisodes peu glorieux quelques années auparavant. Il suffit alors qu’un événement nouveau survienne pour que les vieux démons renaissent de leurs cendres. Tout est dans le titre.

Ce qui fait l’originalité du roman est sa construction. Le lecteur doit s’armer de patience, car les faits qui constituent la trame de l’histoire sont révélés au compte goutte, et chaque élément nouveau amène souvent de nouvelles questions… Et il faut vraiment arriver à la fin pour comprendre  l’histoire. C’est l’art du suspens à son comble. Heureusement la compagnie des deux enfants apporte un peu de légèreté et d’humour à cette atmosphère pesante. 
A noter aussi un grand nombre de personnages, qui demande un effort de mémorisation au départ pour ne pas tout confondre.

C’est très agréablement écrit (et traduit). Le rôle des deux enfants est habilement exploité,  et la construction crée le désir de poursuivre. 


C’est donc une belle découverte dont je remercie Babelio et les éditions HarperCollins.




Ma mère disait que j'étais à un âge délicat. Comme je ne me sentais pas particulièrement délicate, j'en avais déduit que ça devait être délicat pour eux.

*

Plus on de bus, mieux c'est, disait-il. Ça protège. Ça nous a mis en retard, comment est-ce que ça peut nous porter chance? demandait Bryan en riant, mais John se rongeait les ongles et répondaient qu'ils n'avaient pas dû en voir assez.

*

Il est étrange de voir à quel point le pire jour d'une vie commence comme tous les autres. Au point qu' on se plaint quelquefois de sa banalité. Qu'on espère qu'il va se passer quelque chose d'intéressant qui rompra la routine, Et juste au moment où on se dit qu'on ne supportera plus cette monotonie une minute de plus on est frappé par une telle catastrophe qu'on regrette de tout cœur d'avoir été exaucé.

vendredi 10 novembre 2017

Moonjar Tome 1 et 2

Claude Calude






  • Broché: 332 pages
  • Editeur : Persée (3 mai 2017)
  • Collection : P.PERSEE LIVRES
  • Langue : Français
  • ISBN-10: 2823118209
  • ISBN-13: 978-2823118209












Une fois n’est pas coutume, c’est un gros coup de gueule que je viens partager!
Le titre énigmatique , vaguement exotique n’offrait pas beaucoup d’indications, la quatrième de couverture apportait quelques mots-clés plutôt engageants, un enfant sauvage, une histoire d’amitiés avec de possibles incursions  dans le fantastique et elle était correctement rédigée : la découverte se tentait.

Dès les premières pages, le doute s’installe : de toute évidence une relecture aurait permis les erreurs qu’il est difficile d’attribuer à une dysorthographie ou à un correcteur facétieux. Et puis la fâcheuse propension à abuser des guillemets produit rapidement un effet de lassitude. Que l’enfant soit affublé du surnom de « sauvageon », soit, mais il n’est sans doute pas nécessaire de lui offrir à chaque citation cet ornement typographique. Et puis il ne faut pas longtemps pour remarquer les innombrables répétitions : 

  • à chaque fois que l’auteur fait entrer en action les principaux protagonistes de l’histoire, qui ont d’ailleurs tendance à toujours agir ensemble, ils sont nommés « nos amis ». Pourquoi pas? mais lorsque dans une double page, on les retourne ainsi pointés une douzaine de fois, et que l’on sait que cela va se répéter au cours de toutes les pages qui vont suivre, c’est crispant. 

  • de même on trouve des phrases entières, copiées-collées, soit  à quelques paragraphes d’intervalle, ou même carrément à la suite l’une de l’autre. Si c’est pour créer un effet de style, et je n’y crois pas, c’est en tout cas raté.

  • de même surligner à coup de point d’exclamation l’irruption du hasard en s’étonnant , dans une fiction que de telles coïncidences se produisent, n’est pas un procédé heureux.
Le résultat est une espèce de nausée, qui indispose au point redevoir faire un effort énorme pour rester accroché à la narration. Quant à ressentir la moindre émotion, c’est peine perdue.

Mais ce n’est pas tout. Après 171 pages, l’auteur annonce la fin de l’histoire. C’est écrit en toutes lettres : ceci est la fin du roman. 
Mais alors , qu’est-ce que contiennent les pages qui suivent , aussi nombreuses que celles que l’on vient de parcourir ? 
D’abord un curieux générique des personnages par ordre d’apparition, puis une chronologie des faits principaux…
Et puis ça repart. Un épilogue? trop long, non c’est  en fait une suite , qui illustre le destin des différents personnages évoqués précédemment, avec les mêmes tournures narratives. Sans commentaires.

A ce stade , se posent des questions. Quel éditeur peut accepter de publier un tel manuscrit en l’état? On connaît des chefs-d’oeuvre qui ont du multiplier les tentatives avant d’être reconnus à leur juste valeur. En fait la réponse c’est Persée, pseudo éditeur, qui publie à compte d’auteur. Ce qui explique tout ce qui vient de précéder.
C’est la deuxième fois que je me fais avoir : je pense que ce sera la dernière.

C’est donc en trainant les pieds que j’aborde le tome 2 : pas d’évolution dans le style d’écriture, pas de surprise, les « nos amis » alternant avec la liste exhaustive des noms des amis en questions, qui ont en plus la particularité de se déplacer en groupe assez conséquent, les redites et cette fois une construction qui ne facilite pas les choses : deux chapitres pour plus de trois cents pages. Pourtant quand un personnage prend vingt ans entre deux paragraphes , une respiration dans la lecture aurait été la bienvenue. 

J’avoue avoir parcouru assez rapidement ce deuxième tome, ayant perdu tout espoir d’une évolution dans la narration.

La trame narrative offrait des possibilités intéressantes : les Indes alors que les prémisses d’une indépendance commençaient à émerger, un enfant sauvage qui se réincarne, les qualités humaines de ceux qui se sont occupés lui, l’Angleterre rurale hantée de dames blanches, tout cela est attirant. Et l’auteur semble s’être bien documenté ou avoir de solides connaissances historiques .

C’est juste que l’écriture  est insupportable et que la narration trop factuelle pour susciter l’émotion que devrait faire naitre l’histoire, tout cela étant renforcé par une construction anarchique bien que chronologique.

C’est donc ma dernière expérience avec les Editions Persée que j’ai eu le malheur de découvrir il y a quelques mois avec un roman que cette fois je n’avais pas fini, puisqu’aucun engagement ne me liait pour cette lecture.



samedi 4 novembre 2017

Sapiens

Yuval Noah Harari









  • Broché: 450 pages
  • Editeur : ALBIN MICHEL; Édition : Albin Michel (2 septembre 2015)
  • Collection : ESSAIS DOC.
  • Existe en version numérique 
  • Langue : Français
  • Traduction (Anglais) : Pierre-E:manuel Dauzat
  • ISBN-10: 2226257012
  • ISBN-13: 978-2226257017






Qu’est ce qui peut faire qu’un essai sur l’histoire de l’humanité puisse rencontrer un tel succès planétaire? Bien sûr le fait que cette planète est justement colonisée et exploitée par l’espèce vedette de l’ouvrage. Parlez moi de moi, c’est tout ce qui m’intéresse. Mais ce n’est sans doute pas la seule raison, car les ouvrages historiques ou sociologiques sur le sujet ne manquent pas. 
Une deuxième raison est la simplicité du style et le recours à des exemples incontestables : on est loin des ouvrages universitaires abscons qui vous excluent d’emblée du club fermé des happy fews familiers d’une terminologie ésotérique. On est dans le réel, dans les faits. 

L’auteur a par ailleurs cet art de décaler le point de vue, de jeter un regard de côté sur des faits et des chiffres qui prennent une autre dimension. Et le lecteur de constater qu’en effet il s’est bercé d’illusions savamment insinuées  par un formatage éducatif à grande échelle. A moins que ce nouvel éclairage ne soit lui-même un miroir aux alouettes. « La seule certitude que j’ai c’est d’être dans le doute » nous disait Pierre Desproges.

Doutons donc : des frontières, du système monétaire, du libéralisme et de tout ce que l’homo sapiens a mis en place en renonçant au nomadisme du chasseur-cueilleur. Nostalgie du temps où les humains vivent comme les oiseaux des champs qui « ne sèment ni ne moissonnent ». Tout le malheur du monde proviendrait de la spécialisation , de la création des « niches pour abrutis », à savoir les humains qui ne savent pas assurer leur propre subsistance par eux-même , sans dépendre d’un plus performant, au risque de devoir lui accorder toute leur confiance.


Pas de leçon de conduite, c’est plus un état des lieux, sur fond de menace diffuse. Car cette espèce est capable de tout détruire, les exemples abondent dans le passé et il n’est pas de jour où l’actualité ne nous fasse une piqûre de rappel quant aux dégâts que nous provoquons. Pis, elle semble bien être sur le chemin de sa propre destruction…à moins qu’Homo deus ne nous prouve-le contraire. Le second ouvrage de l’auteur est un incontournable quand on a apprécié comme je l’ai fait cet essai.



Il n'existe rien qui ressemble à des droits en biologie, juste des organes, des facultés et des traits caractéristiques. Si les oiseaux volent, ce n'est pas qu'ils aient le droit de voler, mais parce qu'ils ont des ailes.

*

Si les tensions, les conflits et les dilemmes insolubles sont le sel de toute culture, un être humain qui appartient à une culture particulière doit avoir des croyances contradictoires et être déchiré par des valeurs incompatibles. C'est là un trait si  essentiel de toute culture qu'on lui a même donné un nom : la dissonance cognitive. Souvent on la présente comme une défaillance de la psyché humaine. En réalité elle en est un atout vital. Si les gens avaient été incapables d'avoir des croyances et des valeurs contradictoires il eut été probablement impossible d'instaurer et de perpétuer la moindre culture humaine.

*
L'avènement de l'agriculture et de l'industrie permis aux gens de compter sur les talents des autres pour survivre et ouvrit de nouvelles "niches pour imbéciles". On allait pouvoir survivre et transmettre ses gènes ordinaires en travaillant comme porteur d'eau ou sur une chaîne de montage.







samedi 28 octobre 2017

La salle de bal

Anna Hope






  • Broché: 400 pages
  • Editeur : Gallimard (17 août 2017)
  • Collection : Du monde entier
  • Langue : Français
  • Traduction (Anglais) : Elodie Leplat
  • ISBN-10: 2072688728
  • ISBN-13: 978-2072688720









C’est un roman grave, qui rappelle ce que fut l’univers de la psychiatrie expérimentale du début du vingtième siècle, alors qu’aucun garde-fou, sans mauvais jeu de mots, n’existait pour protéger les malades des expérimentations sauvages de médecins inconsidérément téméraires.

Le scénario prend place en Angleterre, mais l’ensemble de l’Europe a été embarquée dans cette mouvance, qui reposait  sur les théories eugénistes , présentes en filigrane autant en politique qu’en médecine.

L’auteur illustre le thème en nous proposant un roman choral, qui met au devant de la scène successivement un médecin mélomane qui rêve d’une humanité « améliorée », et plusieurs pensionnaires d’un asile pour aliénés , qui avant que le docteur un peu fêlé ne s’en mêle, avait des allures  d’établissement avant-gardiste : autarcie de production des vivres et maintenance collaborative des locaux et de la buanderie, souci du bien être des pensionnaires à qui sont  proposées des soirées dansantes au son d’un orchestre qui rassemble les musiciens de la communauté. 
Certes les hypothèses psycho-pathologiques paraissent bien surannées, et la violence n’était pas uniquement le fait des patients incontrôlables, mais un certain degré d’empathie , même si le terme était trop récent pour faire partie du vocabulaire courant, transparaissait à travers la volonté de procurer du bien-être aux patients

On mesure aussi le chemin parcouru concernant les modalités d’enfermement, alors qu’une simple demande de la famille suffisait à condamner n’importe qui à un isolement souvent contre-productif sur le plan de la santé mentale.

On s’attache rapidement à ces personnages victimes de circonstances malheureuses. Leur lutte contre l’absurdité du système suscite des sentiments de révolte et on craint pour eux les conséquences code leur indocilité.

cette lecture fait écho à l’ouvrage de Boris Cyrulnik sur l’histoire de la psychiatrie, qui décrivait le cheminement des procédés, dont l’inventivité n’avait d’égal que la cruauté.


L’élégance de l’écriture, gravée  et nourrie de compassion contribue  à l’impression générale d’un roman réfléchi et digne.





Si un peu de lecture légère ne porte pas à conséquence, en revanche une dépression nerveuse s'en suit quand la femme va à l'encontre de sa nature. Peut-être serait-il utile à Miss Church de faire une pause loin de ses livres ?

*

Son travail avait changé. Sans le moindre avertissement, Dan et lui avaient été déplacés. Fini de creuser des tombes, ils se retrouvaient désormais dans les champs. (..)
Entre creuser des trous pour la mort et semer la vie, il ne savait pas où était sa place. 





vendredi 20 octobre 2017

Mon gamin

Pascal Voisine







  • Broché: 248 pages
  • Editeur : Calmann-Lévy (16 août 2017)
  • Collection : Littérature Française
  • Existe en version numérique
  • Langue : Français
  • ISBN-10: 2702161820
  • ISBN-13: 978-2702161821










Voilà un roman qui ne dévoile pas immédiatement toutes ses clés, ce qui contribue au plaisir de le lire. 
Il met en scène un personnage central que l’on aimerait reconnaître : on aimerait mettre un nom sur ce chanteur à succès retiré de la scène et qui écrit pour les autres. Les noms qui vous viendront d’emblée à l’esprit, seront réfutés au cours de l’intrigue…
Mais le sujet principal n’est pas là

Pour Thierry, alias Marc Adler, il s’agit d’un retour aux sources, lié au décès de sa belle-mère. Les formalités auraient pu être simples, mais alors il n’y aurait pas eu de roman. Or, immédiatement reconnu,  malgré les années qui ont passé, par un pensionnaire de l’hôpital psychiatrique que son père dirigeait, Marc se retrouve plongé au coeur de son adolescence dans ce qu’elle a eu de plus dramatique, au cours de l’été 1977.

C’est une sorte de roman initiatique à l’envers, ou comment se construire sur ou malgré un drame aux conséquences dévastatrices, avec clairement un avant et un après.

L’ambiance générale doit beaucoup à la présence des malades mentaux , évoqués avec respect, en pointant ce que signifie une parole donnée et ce qu’elle implique sur l’irréversibilité d’une amitié quelles que soient les circonstances.La simplicité d’esprit est un corollaire de l’amitié indestructible.

Les personnages « ordinaires », ceux qui travaillent auprès de la population des internés, ne sont pas laissés pour compte. Il n’est pas facile de passer inaperçu quand on est fan d’Elvis.

Autrement dit, tout est fait et bien fait pour que l’intérêt du lecteur reste bien présent. Le suspens, les rebondissements, rien ne manque.
Et si l’on ajoute que ce récit dramatique ne manque pas d’humour et est rédigé d’une plume alerte et fine, on comprendra que l’ensemble est fort réussi et mérite les quatre étoiles et demi.

Merci à Babelio et aux éditions Calmann-Lévy pour leur confiance




Ce matin pour se rendre à l'enterrement, Marc quitte Dinard où il réside depuis qu'il s'est retiré de la scène musicale, en pleine gloire, vingt ans auparavant. Sa carrière n'aura duré que le temps de cinq albums en studio et trois en live, avec un succès exponentiel. De la variété française aux accents pop rock nourrie de ses inspirations de jeunesse.

*
Entre patients, on se surveille, on s’aime bien parce qu’on est obligés de se supporter mais surtout on attend qu’il y en ait un qui regarde ailleurs pour lui piquer son dessert ou ses cigarettes

*
Comme dans Pinocchio, je deviens un vrai petit garçon normal et je retourne chez eux. Mon père n’a plus honte de moi, il m’emmène avec lui pour me présenter fièrement à ses copains. On boit des coups, on rigole, on joue aux cartes. Après on rentre à la maison, maman nous engueule mais elle est quand même contente d’avoir un grand garçon normal




vendredi 13 octobre 2017

La fonte des glaces

Joël Baqué







  • Broché: 288 pages
  • Editeur : P.O.L (17 août 2017)
  • Collection : FICTION
  • Existe en version numérique
  • Langue : Français
  • ISBN-10: 2818013917
  • ISBN-13: 978-2818013915









Le titre est assez clair : à moins que l’auteur ne revienne sur un traumatisme de sa jeunesse, (un été chaud, des mains collantes, et un cornet insuffisant pour retenir la lente descente d’un sorbet à la fraise) , on se doute que le réchauffement climatique planétaire fera office de décor à une fable contemporaine. 

Mais Joël Baqué nous prouve qu’il est possible de traiter le sujet avec subtilité, humour, perspicacité et intelligence.

Le personnage central est tout ce qu’il  ya de plus ordinaire : une vie de veuf après quelques décennies de complicité charcutière avec sa défunte épouse, une tendance à la déprime, un laisser aller général, une retraite en pente douce vers un au-delà potentiel. Inéluctable si une découverte improbable sur l’étagère d’une vieille armoire de brocante n’avait pas fait basculer son destin.

Le sujet est un thème récurrent des romans d’anticipation, qu’ils soient dystopiques ou post-apocalyptiques, et ici, on est dans un présent bien identifié, et la biographie de Louis fait référence à des pages marquantes notre  histoire récente. Là aussi, le point de vue adopté fait appel à la dérision, respectueuse malgré tout. Les situations sont cocasses, la mort du père de Louis, son idylle adolescente qui lui inspira une mémorable chanson funky, puis l’harmonie de son couple jusqu’à la disparition de la femme de sa vie, c’est terriblement banal, mais traité avec un style décapant. C’est fort drôle. 
On imagine bien Louis, dans sa banalité ordinaire, son manque d’entrain qui contraste avec une volonté farouche d’aller au bout de son rêve. 
C’st aussi le constat du pouvoir insidieux des réseaux sociaux qui peuvent du jour au lendemain faire d’un anonyme une célébrité, à son corps défendant et quitte à ré-interpréter les aspects les moins glamours pour qu’ils fassent partie de la légende , fut-elle éphémère : 

« Alice serait abondamment interrogés sur Louis, sur sa personnalité, sur son sens de la communication. Elle ferait de son mieux pour ménager la légende sans verser dans la pure fiction, interprétant les fréquentes somnolences de Louis comme une capacité à s' abstraire de son environnement et ses dodelinements comme des exercices de concentration ».

L’écriture est élaborée, riche en métaphores et grandiloquente, et c’est ce décalage entre la banalité du propos et la richesse du style qui m’a réjouie : 

« Le comptable, grâce à sa lecture propédeutique des guides, connaissait la  rareté des taxis et craignait que les compteurs, s’il y en avait, obéissent à des lois relevant de la fluctuante quantique  plutôt que de la belle prévisibilité newtonienne ».


Que vient faire le manchot empereur dans cette histoire? A vous de le découvrir




Louis était un homme de sieste mais aussi de parole. Il se présenta dans le hall, l'air abasourdi, les joues fripées, mais pile à l'heure convenue

*

Le Nathanaël était mieux équipé que le Titanic, mais Louis n'aimait pas l'idée qu'éviter une collision tienne en dernier ressort à la vigilance d'un seul homme. Certes, tous étaient des marins aguerris, mais il se rappelait avoir, du temps de la boutique de la rue Lavoisier, vider le poivrier dans les rillettes parce qu'il avait rêvassé quelques instants comme il arrive parfois.

*

Elle détestait les dictons. Ils  lui rappelaient que sa mère les avait quittés, elle et son père, sur un obscur "les chats ne font pas des chiens"
 avant de claquer bruyamment et à jamais la porte.

*

Alice est une journaliste d'investigation québécoise résolument indépendante. Elle n'est ni salariée d'un média, ni la moitié d'un couple, et n'envisage pas de devenir un jour le tiers d'une famille, puis le quart, etc. Elle ne veut pas rétrécir.