mardi 15 janvier 2019

Les amochés

Nan Aurousseau









  • Broché: 330 pages
  • Editeur : Buchet-Chastel (3 janvier 2019)
  • Collection : LITT FRANCAISE
  • Langue : Français
  • Existe en version numérique








Menant une petite vie simple entre livres et projet de plus en plus évanescent d’écriture, à l’écart de ses concitoyens dont il attend peu sinon des désagréments (mais que peut-on attendre d’amochés?), le narrateur coule des jours calmes et tranquilles. Jusqu’à ce matin où le miroir suinte, voire dégouline à grosses gouttes et que l’ensemble de l’humanité semble s’être évaporée, à l’exception d’un garçon de café et d’un couple de jumelles trop belle pour être honnêtes.

On est donc dans un univers fantastique, et la question est alors de savoir comment les choses vont être expliquées, en espérant que la trop facile issue du rêve ne soit pas la chute. C’est ici plus complexe et l’aventure étrange que traverse notre héros va l’entraîner dans un imbroglio de malentendus , dont il ne sera pas facile de sortir. L’auteur lui s’en sort bien.

C’est assez drôle, autant que peut l’être un misanthrope qui relève avec clairvoyance et finesse les travers de ses contemporains.

C’est aussi l’occasion de livrer son opinion sur notre société, son égocentrisme, sa violence, et finalement le peu d’évolution malgré les progrès l’éducation :

« j’avais lu tous les sages de l’Antiquité, tous les philosophes modernes, j’avais lu l’histoire des hommes et elle était édifiante. Des massacres, des hordes sauvages, le règne du plus fort, partout, toujours, sans arrêt depuis la plus haute antiquité et cela malgré les progrès apportés par quelques-uns, malgré les bibliothèques pleines à craquer »

C’est agréable à lire, malgré quelques formes un peu éculées. Les dialogues sont bien sentis et l’ensemble constitue un récit bien contemporain. 

La question est de savoir ce qu’aurait donné le roman sans l’épisode surnaturel. Aurait-il perdu en originalité? Etait-ce vraiment indispensable de recourir à ce subterfuge? Je n’ai pas la réponse…

#LesAmochés #NetGalleyFrance






Notre vie de couple n'aura duré que le temps d'un été. L'appel de la jungle aura été plus fort et elle y est retournée en coup de vent en me lançant au passage une phrase toute cousue, courte et sans point parce qu'elle ne savait pas le mettre là ou il aurait fallu. Elle m'avait donc laissé en suspension au bout d'un "mais" en plein mois d'août.

*

Ça ressemblait à un avortement généralisé d'idées originales tandis que la bête féconde du mal, une sorte d'immense araignée noire et velue au ventre translucide bourré d'oeufs maléfiques, accouplée lubriquement au sommeil de la raison, engendrait des monstres.

*
J'avais envie de parler de ça , de parler de livres mais ce n'était pas le moment. Je trouve que on parle jamais assez de livres, que lire un livre c'est un peu comme prier, ça se fait en règle générale loin des foules, dans le silence, c'est un recueillement.











Nan Aurousseau a passé son enfance dans le XXè arrondissement de Paris. À 18 ans, il est condamné à 6 ans de prison pour braquage. Lors de sa réinsertion, il se lance dans la plomberie où il rencontre un client, l'écrivain Jean-Patrick Manchette puis décide de raconter sa vie dans un livre. Apprécié deJean-Marc Roberts qui lui fera signer six romans chez Stock (2005-2014), l'écrivain publie son Bleu de chauffe en 2005 et rencontre un réel succès, tant critique que commercial. 

dimanche 13 janvier 2019

Une éducation

Tara Westover






  • Broché: 400 pages
  • Editeur : JC Lattès (9 janvier 2019)
  • Collection : Essais et documents
  • Existe en version numérique
  • Langue : Français
  • Traduction (Anglais) : Johan Frederik Tel Guedj









Idaho, dans les années 90. Tara n’a pas d’acte de naissance, n’a jamais fréquenté l’école ou consulté un médecin.  Ses parents mormons et survivalistes vivent de l’exploitation d’une casse , dans l’attente de la fin du monde. C’est avec un bagage extrêmement réduit et presqu’entièrement autodidacte, qu’elle décide à seize ans de postuler pour l’université, ce qui la conduira au titre de docteur en histoire, elle qui n’ait jamais entendu parler de l’Holocauste lorsqu’elle assiste à ses premiers cours d’histoire!

Le parcours est édifiant, mais au cours du récit c’est surtout le conflit entre la loyauté à sa famille et ses aspirations de développement personnel (pas au sens mystique de recherche de la félicité) qui ressort. Consciente de la folie de cette famille détraquée, entre la pathologie du père et la violence extrême de l’un de ses frères, la rupture est quasi-impossible. Malgré la place qu’elle s’est faite dans le milieu universitaire, amplement méritée, la tentation est grande de faire allégeance avec les siens, au risque de se perdre corps et âme.



Cette autobiographie plébiscitée outre-atlantique a pour première qualité de laisser place au doute de la narratrice quant à l’authenticité de ses propres souvenirs , parfois en contradiction avec les notes de son journal intime, ou avec les témoignages de ses frères et soeurs. Et c’est cette incertitude qui donne toute sa valeur au récit, que l’auteur n’a pas tenté d’embellir ou de noircir, et qui le rend encore plus convaincant.



Le récit est tellement impressionnant, qu’il n’est pas question de s’arrêter une seconde pour se poser des questions sur le style ou la traduction . On est tout simplement happé par l’énormité des faits, d’autant qu’ils sont contemporains. On repose aussi bien des questions sur ce qui peut amener une telle famille à avoir pignon sur rue, de nos jours, avec un discours si dément et un tel aveuglement.

Inutile de dire que c’est suffisamment fort pour ne pas tomber dans l’oubli rapidement


#Uneéducation #NetGalleyFrance




Autre des sept enfants de mes parents n'ont pas d'acte de naissance. Nous n'avons pas de dossiers médicaux, parce que nous sommes nés à la maison et n'avons jamais vu un médecin ou une infirmière.

Cela arrive parfois, dans les familles : un enfant qui ne cadre pas, au rythme décalé, dont le compteur est réglé sur la mauvaise fréquence. Dans notre famille, c'était Tyler. pendant que nous nous trémoussions, lui dansait la vase. Il était sourds à la cacophonie de nos existences, et nous étions sourds à sa calme polyphonie.

*

J'étais agenouillée sur le tapis, et j'écoutais mon père tout en examinant cette étrangère, et je me sentais en suspens entre eux deux, attirée vers l'un et l'autre, repoussée parles deux. Je comprenais qu'aucun avenir ne pourrait les contenir, qu'aucun destin ne pourrait les tolérer, elle et lui en même temps. Je rentrais une enfant pour toujours, ou je le perdrais.









Tara Westover est une mémorialiste américaine née en septembre 1986 à Clifton, dans l'Idaho. Elle est connue en particulier pour son ouvrage autobiographique "Educated". 
Elle vit à New-York



samedi 12 janvier 2019

La dédicace

Leïla Bouheraffa








  • Broché: 279 pages
  • Editeur : Allary (3 janvier 2019)
  • Langue : Français
Existe en version numérique









Lorsque son éditrice demande à la narratrice de prévoir une dédicace, ultime étape avant la publication de son roman, un profond désarroi s’installe en elle. Et le monde entier, ou plutôt le microcosme dans lequel elle évolue, devient un paysage nouveau vu à travers le prisme de cet impératif incongru. C’est ainsi que défilent une galerie de portraits tendres,  délicats et souvent drôles de la famille,  des amis, ou des voisins , quand ce ne sont pas des inconnus.

Que ce soit sur son palier, dans le hall de son immeuble, dans un vernissage d’art contemporain ou au salon du livre de Brives la gaillarde, c’est avec un regard sans complaisance mais jamais amer que celle qui considère comme une marque de reconnaissance d’être appelée par son prénom et qui se languit derrière un téléphone qui ne vibre jamais, dresse un portrait en demi teinte des solitudes urbaines.

La quête d’une dédicace est un prétexte à épingler les travers de notre société contemporaine mais l’auteur manie l’auto dérision avec adresse , de telle sorte que l’on reste avec une impression de légèreté plutôt que de déprime. 

Malgré quelques imperfections dans l’écriture , ce premier roman tout en sensibilité  est une réussite, et plaisant à lire, tout en gardant à l’esprit que derrière l’humour se cache parfois les tourments anciens que les adultes ont relégués au chapitre des enfantillages et enfouis sous des attitudes conventionnelles policées. 


#LaDedicace #NetGalleyFrance



Aventure en cours



Elle avait ri en  penchant légèrement la tête, quelque peu troublée, avant de me dire que le fusil de Tchekhov n'était pas un livre mais un procédé littéraire. Mais qu'est ce que ça pouvait bien me faire? Je m'étais tue. puis elle m'avait demandé : "pourquoi vous écrivez, vous?", et je n'ai pas aimé la manière dont elle avait dit "vous", comme s'il y avait d'autre gens qui existaient.

*

J'habite un immeuble sans charme, perdu dans le nord de Paris. Parfois, si je tends l'oreille, je parviens à entendre de loin les voitures qui circulent sur le périphérique et, avec un brin d'imagination , on dirait le ressac de la mer. Mon studio se trouve juste au dessus du square Léon-Serpollet, ce qui veut dire que la journée il grouille d'enfants et le soir de clochards. Dans les deux cas, j'ai une vue imprenable sur des êtres qui titubent et n'ont pas choisi leur vie.

*

J'avais moins de soixante-douze heures pour trouver dans cette ville barbare quelqu'un que j'aimais. Autant dire qu'à Paris, j'aurais plus vite fait d'attraper des chlamydiae.








Leïla Bouherrafa a 29 ans. Elle enseigne le français dans une association qui accueille de jeunes réfugiés. La dédicace est son premier roman. (Source : Edictions Allary)

mardi 8 janvier 2019

Le discours

Fabrice Caro







  • Broché: 208 pages
  • Editeur : Gallimard (4 octobre 2018)
  • Collection : SYGNE
  • Existe en version numérique
  • Langue : Français












Découvert avec Zaï zaï zaï zaï, offert depuis à de multiples reprises, tant cette BD, même si le genre ne fait pas partie  de mon univers littéraire, m’avait séduite. Alors si Fabrice Caro se lance sans la rédaction sans image, on y va bien sûr. Et l’essai est transformé. J ‘ai adoré ce personnage si ordinairement perdu dans cette comédie humaine, dans une pièce dont il serait le seul à ne pas avoir appris son texte, victime de l’arrogance de ceux qui autour de lui, font comme s’ils maîtrisaient les codes. 
Le problème, avec Adrien, c’est qu’il est incapable de dire non. Incapable de refuser la proposition de son futur beau-frère de faire un discours le jour du mariage de sa soeur, lui qui a horreur de parler en public. L’ambiance du dîner familial, déjà prévisible, car reproduisant à l’identique les précédentes agapes autour de la table, du menu aux questions qui ne manqueront pas de surgir, est d’autant plus plombée pour Adrien, qu’en plus d’imaginer le futur discours qui ne manquera pas de le couvrir de honte, il attend une réponse à un SMS à sa fiancée en « pause ».

Fabrice Caro a le don de reproduire avec beaucoup de finesse  l’absurdité de ces impasses dans la communication familiale, qui aboutissent au mieux à de l’ennui , au pire à des drames de la mésentente. Ces situations, on les a tous plus ou moins vécues un jour ou l’autre, basées sur des malentendus,, chacun endossant le costume qu’il semble ne pouvoir échanger, qui enlise la situation. 

Au delà de ce portrait de loser, on ressent la tendresse de l’auteur pour le  personnage. il n’est pas question de se gausser de ses fragilités, mais au contraire on éprouve une véritable empathie quand on prend la mesure de son combat intérieur.

Et on rit, on rit beaucoup et fort. Moins aux bévues d’Adrien, qu’au cocasse des situations vues sous un angle décalé. 


Même si l’humour n’est qu’une forme de défense pour oublier les angoisses légitimes inhérentes à notre condition de terriens en détresse, cela reste une excellente façon de réenchanter le monde. Merci Fabrice Caro.



Qu'avais-je fait de particulièrement pausifère? Peut-être tout simplement m'être laissé aller à être moi, peut-être ne faut-il jamais être soi dans l'intimité si l'on veut qu'une relation dure comme au premier jour, persévérer à exhiber l'appartement témoin contre vents et marée, se contenter de montrer la vitrine. Le jour où l'on ouvre la porte de l'arrière-boutique, on crée un appel d'air et tout s'envole comme un tas de feuilles posées sur un bureau.

*

Et je réalise tout à coup l’incongruité de ma ponctuation : pourquoi un point d’exclamation à la fin de bisous ? Pourquoi cet emballement soudain ? Ce point d’exclamation délivre un message inverse à celui souhaité : ce point d’exclamation est une demande, une supplique, un cri de douleur, il mendie une réponse, il quémande de l’amour, c’est de la ponctuation de genou à terre, il hurle Sonia, bordel, qu’est ce que tu fous ! Réponds-moi ! Tu vois pas que je suis malade de chagrin, que je n’y arrive pas sans toi, que tout est vide et fade et sans le moindre sens. Il se veut festif et léger mais il n’est que larmoyant et inquiet.








Fabcaro, pseudonyme de Fabrice Caro, est né à Montpellier en 1973. Suite à des études scientifiques, il se dirige d'abord vers le professorat puis entreprend une carrière de dessinateur/scénariste à partir de 1996 en travaillant pour diverses revues de bandes dessinés (notamment FLBLBPsikopatJadeTchô !L'Écho des savanesZooCQFD...), la presse et l'illustration de livres. À partir de 2005, il participe au travail de différents collectifs, en particulier ceux de 6 Pieds sous terre et La Cafetière. Il écrit en 2006 Figurec, qui fait l'objet d'une adaptation en bande par Christian De Metter l'année suivante1,2
Le succès arrive en 2015 avec Zaï zaï zaï zaï, bande dessinée qui, d'après Télérama, réussit à doser « critique sociale et éclats de rire »3. En 2018 paraît une autre œuvre mélangeant humour absurde et satire sociale : Moins qu'hier (plus que demain) ; elle reçoit un accueil critique favorable.
En parallèle de sa carrière dans la bande dessinée, Fabcaro est également musicien, auteur-compositeur et chanteur. Il est à l'origine en 1994 du groupe de rock Hari Om et réalise en 1999 un album en solo Les Amants de la rue Sinistrose1puis en 2014 Shhherpa.
(source Wikipédia)

samedi 5 janvier 2019

Le tag de Delphine

Une année de lecture en titres


Le tag de Delphine
Je lis... donc je suis


Le principe est simple : Répondre aux questions posées en donnant comme réponse le titre d’un livre lu dans l'année écoulée. 

Voila ce que ça donne pour 2018 mes résultats selon mes lectures 2018 (toute ressemblance avec la réalité est totalement fortuite et inversement )


Décris-toi

La mère parfaite


Comment te sens-tu?

La tête sous l’eau


Décris où tu vis actuellement

Dans les forêts de Sibérie



Si tu pouvais aller où tu veux, où irais-tu?

Où passe l’aiguille 


Ton moyen de transport préféré

En camping car


Ton/ta meilleur(e) ami(e)  est …

Helena


Toi et tes amis , vous êtes …

 Les enfants du fleuve


Comment est le temps?

Une douceur de chloroforme


Quel est ton moment préféré de la journée ?

Tenir jusqu’à l’aube


Qu’est la vie pour toi?

L’invitation


Ta peur ?

Rendez-vous avec le mal


Quel est le conseil que tu peux donner?

Diner avec Edward


La pensée du jour?

Parce que l’oiseau


Les conditions actuelles de ton âme?

Une longue impatience


Ton rêve?

Une journée exceptionnelle












vendredi 4 janvier 2019

Leurs enfants après eux

Nicolas Mathieu







  • Broché: 425 pages
  • Editeur : Actes Sud (22 août 2018)
  • Collection : ROMANS, NOUVELL
  • Langue : Français













Si le propos du roman tourne autour d’un double vol de moto, l’enjeu est beaucoup plus ambitieux. c’est le portrait d’une jeunesse désabusée, à l’avenir peu reluisant, et qui malgré l’accès en théorie plus facile à l’instruction, ne s’en sortira pas mieux que ses parents, conformément au paradoxe d’Anderson, titre éponyme de  Pascal Manoukian. Ados paumés, gouvernés par leurs hormones, parents à la dérive, décors miteux, et prise de conscience progressive de la vanité des rêves d’enfant, auxquels se subtilisent la drogue et le sexe. 

Pas de langue de bois, le style est plutôt cru. On est loin du Grand Meaulnes et des élans romantiques qui firent la gloire des auteurs publiés il y a cent ans!
Mais les dialogues sont d’une authenticité rare. On les entend, Anthony, Hacine, Steph, et les autres. Pas grand chose à ajouter pour que le texte se transforme en scénario.

Même si c’est désespérant, à moins de jouer la politique de l’autruche, force est de reconnaitre que c’est ce qui se déroule sous nos yeux en ce début de vingtième-et-unième siècle. Nicolas Mathieu réussit cependant à alléger le propos avec des situations cocasses.


Belle découverte d’un auteur propulsé par le Goncourt, même Nicolas Mathieu  avait déjà connu le succès avec Aux animaux la guerre, adapté au cinéma, qu’il est très tentant de lire et de voir pour explorer cet univers, digne des romans naturalistes du siècle passé.



Les ongles de ses orteils et de ses mains étaient peints. C'étaient quand même dingue ces détails, là où allait se cacher le soin des meufs, leur envie d'être belle, leur soif de plaire. Tout cela concourait à un ballet nuptial du fond des âges. L'espèce est!re dépendait de ces méticulosité, en fin de compte.

*

Tous partageaient le même genre de loisirs, un même niveau de salaire, une incertitude identique quant à leur avenir et cette pudeur surtout, qui leur interdisait d'évoquer les vrais problèmes, cette vie qui se bricolait presque malgré eux, jour après jour, dans ce trou perdu qu'ils avaient tous voulu quitter, une existence semblable à celles de leurs pères, une malédiction lente.








Né en 1978 dans les Vosges, Nicolas Mathieu envisage d'être écrivain dès son adolescence. Une vocation que la reconnaissance de son talent permettra d'épanouir et de sortir des années de galère qui ont précédé le succès. Son premier roman Aux Animaux la guerre est récompensé par plusieurs prix.