vendredi 17 août 2018

Le fleuve sacré

Shûzaku Endô






  • Poche: 328 pages
  • Editeur : Gallimard (25 avril 2000)
  • Collection : Folio
  • Traduction (Japonais) : Minh Nguyen-Mordvinoff














Les voies qui mènent au fleuve sacré, but ultime des hindous au terme de leur vie, sont diverses. Ainsi les japonais qui effectuent le voyage guidé par Enami, un guide blasé de recueillir les mêmes remarques sur le mode de vie des autochtones, sont venus chercher, qui, la réincarnation de l’épouse partie trop tôt, qui des souvenirs pixelisés, qui encore un repos de l’âme tourmentée par les terribles réminiscence de la guerre en Birmanie. Pour Mitsuko, c’est encore plus complexe, car elle ne sait pas exactement ce qui la guide sur les traces d’Otsu, un prêtre qu’elle fit souffrir lorsqu’ils étaient étudiants dans la même université.

C’est donc avec ce petit groupe hétéroclite que Shukazu Endo nous offre de faire la visite des lieux touristiques de l’Inde, à ceci près que nous n’en ressentirons les odeurs et que nous ne percevrons les couleurs qu’à travers les mots de l’auteur.

Suivre l’itinéraire ce chacun des personnages est très captivant. Chaque histoire est singulière et riche de ressentis.  Mitsuko, particulièrement éveille l’intérêt , par la complexité de ses motivations et le double aspect de sa personnalité.

Si l’autre semble un peu s’égarer dans la deuxième moitié du roman, avec des redites, des lacunes dans le récit, et si l’issue aurait pu laisser présager une suite (mais l’auteur a disparu en 1996, et ce roman publié en 1993 laissera au lecteur le loisir d’imaginer les conséquences de leur pèlerinage. Ou alors faire l’aphorisme taoiste, qui dit que le but du chemin est le chemin.)


Belle lecture , grâce à la sensibilité bien exprimée de l’auteur et au parcours proposé au coeur de l’Inde moderne et de ses contrastes.


Elle se remémora l' après-midi dans le Kultur Heim et cette chapelle où un prêtre étranger, en robe blanche, priait. Le carillon de l'horloge située au pied de l'escalier. Le défi qu'elle avait lancé en direction du crucifix près de l'autel. «Que dirais-tu si je t'enlevais ce type?»
Mais l'homme malingre et sans force, aux deux bras étendus sur la croix, avait pourtant repris Otsu.

*

Brusquement , elle repensa à un passage de Thérèse Desqueyroux, celui ou l'héroïne celle au chevet de son époux Bernard. Une soirée identique à celle-ci, sans la moindre parcelle de lumière, sans le moindre bruit, une nuit d'encre à Argelouse.

*

Jusqu'à la disparition de mon épouse, je ne m'étais jamais préoccupé de ce qui se passait après la mort. Je ne pensais même pas à la mort. Cependant ses paroles prononcées la veille de son décès sont restées gravées dans mon esprit, je n'arrive pas à m'en défaire, et cela a une influence sur ma vie. Je suis sans doute ridicule. La vie est incompréhensible quelquefois.




Après une enfance passée à Dalian en Mandchourie, Shûzaku Endô reçoit le baptême à onze ans, avec sa mère qui se convertit au catholicisme à son retour à Kōbe en 1934 et lui donne une éducation catholique. Il étudie la littérature française à l'université Keio de Tōkyō puis à l'université de Lyon de 1950 à 1953, où il se passionne pour la littérature catholique, avant de revenir au Japon et tenter sa chance comme écrivain. En 1955, il est lauréat du prix Akutagawa, le prix littéraire le plus prestigieux du Japon, pour son roman Shiroi Hito (L'Homme blanc). La plupart de ses livres sont traduits en français, et beaucoup ont été adaptés au cinéma.
Ses livres sont inspirés de ses expériences d'enfance: le stigmate d'être un étranger, la vie d'un patient hospitalisé et la lutte contre la tuberculose. Ils reflètent beaucoup de ses questionnements spirituels touchant les relations entre sa foi catholique, qui apparaît dans tous ses livres et en est souvent un élément central, et les traditions culturelles et religieuses japonaises. La plupart de ses personnages sont en proie à de complexes dilemmes moraux et de leurs choix résultent souvent des résultats mitigés, voire tragiques. En cela, ses travaux sont souvent comparés à ceux de Graham Greene. En fait, Greene lui-même a désigné Endō comme étant l'un des meilleurs écrivains du xxe siècle.

(Source Wikipédia)

mardi 14 août 2018

La Massaïa Naissance et mort de la fée du foyer

Paola Masino







  • Broché: 352 pages
  • Editeur : La Martinière (30 août 2018)
  • Collection : FICTION
  • Existe en format numérique
  • Langue : Français
  • Traduction (Italien) : Marilene Raiola










Ce roman singulier est construit autour d’un personnage haut en couleurs. La Massaïa débute sa vie dans une malle , en compagnie de détritus nauséabonds , se nourrissant de quignons de pain moisi. Recluse volontaire, autour de laquelle gravite une famille indifférente  , ou résignée.  Jusqu’au jour où sa mère entreprend de faire éclore la chrysalide, dans le but de lui faire suivre un chemin plus orthodoxe, à savoir prendre époux. A partir de là, la Massaïa endossera le costume de multiples personnalités, façonnées par le contexte familial ou social, et par l’apparition ponctuelle du jeune homme croisé le jour de son mariage.

L’originalité du personnage-clé et de l’histoire méritent que l’on se penche sur la genèse de ce roman. Surprise  : Nascita et morte della Massaïa a été publié en Italie en 1945! Il aura donc fallu presque 75 ans pour que ce roman phare de la littérature italienne soit traduit en français. 
Quant à son auteur, elle fut résolument moderne, et chaque page est un désaveu de la condition féminine de cette moitié de vingtième siècle. 
Le roman a subi les conséquences de la guerre. Il devait être publié en 1939 sous une forme expurgée, destinée à éviter que l’on reconnaisse le pays , mais le bombardement de l’imprimerie fit remettre à plus tard la parution, ce dont l’auteur profita pour essayer de faire passer la première mouture. 

Le récit a clairement le ton d’une fable, qui permet l’incursion du fantastique et de l’onirique, propice à désorienter le lecteur jusqu’à ce que l’on accepte de se laisser perdre dans les divagations du personnage. On pense bien sûr à Italo Calvino, particulièrement au début , mais aussi à Boulgakov, par le foisonnement et par l’impression que l’auteur s’est laissée emportée par son récit, l’imagination ayant pris les rênes de la trame. Mais derrière le burlesque, transparait à peine déguisée, la doléance qui dénonce l’injustice faite aux femmes, prisonnières d’un conservatisme aliénant.


Déroutant et nécessaire, on regrette que les lecteurs francophones aient pu être privés de cette pépite aussi longtemps.




Naître , c'est passer par la douleur farouche de cet autre qui nous protégeait, pour aller là où nous attire notre propre douleur qui nous consumera. Voila pourquoi l'amour maternel est une force qui nous lacère sans relâche.



À l’instar de son héroïne, Paola Masino (1908-1989) fut une femme moderne et émancipée, très critique à l’égard des valeurs réactionnaires du fascisme. Intellectuelle d’avant-garde, figure des cercles artistiques et littéraires du XXe siècle, elle fit scandale dans son pays par sa liaison avec l’écrivain Massimo Bontempelli, séparé de son épouse et de trente ans son aîné. Francophile, elle fut aussi la traductrice en Italie de Barbey d’Aurevilly, Balzac ou Stendhal.

Source :      Editions La Martinière








vendredi 10 août 2018

Dans les forêts de Sibérie

Sylvain Tesson








  • Poche: 304 pages
  • Editeur : Folio (26 avril 2013)
  • Collection : Folio
  • Langue : Français







Ces expériences extrêmes que l’on vit par procuration sont attractives. Même si accablés par la chaleur de l’été , il est difficile d’imaginer les sensations éprouvées par -30°, on apprécie par auteur interposé la douce chaleur de la cabane de rondins, seul rempart contre la morsure du froid intense. Ouvrage parfaitement adapté à une lecture estivale dans une ambiance caniculaire.

Plus que l’épreuve physique, et c’en est vraiment une, c’est l’isolement que recherchait Sylvain Tesson lorsqu’il entreprit cette parenthèse sibérienne. En finir pour un temps avec les échanges artificiels induits par son statut social, se convaincre de survivre dans un environnement minimaliste (livres, vodka) et à la façon des ermites , contempler ce qui est devant ses yeux.

L’aventure est appréciée, la balance penche en faveur d’une valeur ajoutée, que ce soit sur le corps  (si l’on ne s’attarde pas sur un éventuel bilan hépatique) , ou sur l’esprit. L’expérience se réclame aussi du respect de la planète, en ou plaint l’énergie grise qui coute si cher et accentue notre oeuvre de destruction systématique de nos ressources. Certes les puristes  y trouveront de limites (le matériel informatique n’est pas sorti des très percé dans la glace…).

L’isolement n’est pas total, les beuveries ne sont pas toujours solitaires, mas beaucoup de te=ps est consacré à la contemplation de l’environnement , dont la beauté fait oublier  l’hostilité et force le respect (jusqu’à ne pas lui faire l’insulte de l’immortaliser dans le cimetière des souvenirs photographiques


L’écriture est travaillée, et le style fluide. Elle n’a pas l’authenticité d’un journal de bord écrit dans l’instant, mais n’en est pas moins extrêmement agréable à parcourir. 



En ville la foule humaine ne peut survivre que si la loi met bon ordre à ses débordements et régule ses  besoins. quand les hommes se concentrent , l'administration naît

*

Je voulais régler un vieux contentieux avec le temps. J'avais trouvé dans la marche à pied matière à la ralentir . L'alchimie du voyage ralentissait les secondes , celles passées sur la route filaient moins vite que les autres. La frénésie s'emparant de moi, il me fallait des horizons nouveaux. Je me passionnais pour les aéroports où tout invite à la sortie et au départ. Mes voyages commençaient par des fuites des se finissaient en course poursuite contre les heures.

*

De mon duvet, j'entends crépiter le bois. Rien ne vaut la solitude. Pour être parfaitement heureux, il me manque quelqu'un à qui l'expliquer.




mardi 7 août 2018

Parce que l'oiseau

Fabienne Raphoz







  • Broché: 192 pages
  • Editeur : José Corti Editions (4 janvier 2018)
  • Collection : Biophilia
  • Langue : Français












Aussi énigmatique que son titre, ce récit est inclassable. Centré sur l’oiseau, bien sûr, mais ce n’est ni un guide ornithologique, ni un manuel de physiologie, ni un journal de bord, et pourtant un peu tout ça. C’est essentiellement un cri d’amour et de désespoir, amour pour tout ce qui est vivant sur cette planète, et désespoir de constater l’évolution calamiteuse à sa surface.

Fabienne Raphoz, n’est pas ornithologue. Elle est ornithophile, animée d’une passion qui l’a conduite sur tous les terrains de jeux des amoureux de la gente ailée. Le propos est pointu. Je n’ose espérer retenir un seul mot utilisé pour la classification des oiseaux, complexe , mouvant avec les progrès de la compréhension du vivant. Et peu importe. Ce qui restera c’est cette communion avec ce qu’offre la fréquentation des espaces où explose encore la « volonté de puissance » de Nietzsche, l’élan vital qui permet aux animaux , aux plantes de continuer à exister et même parfois à s’adapter , malgré l’adversité. Reconnaître les variations  d’un chant d’oiseau, l’attribuer à un oiseau assez proche pour recevoir un nom de baptême personnel et affectueux, guetter la nouveauté derrière l’infime variation du familier.

On ne se voile pas la face : l’anthropocène est une période de destruction massive, dont les racines remontent à quelques siècles à peine , alors que l’ignorance constitue a postériori un alibi. Mais pourtant , malgré la conscience acquise de l’interdépendance du vivant, l’homme poursuit son oeuvre d’autodestruction. La planète s’en fiche, elle nous survivra.

Le texte s’apparente à un journal , induisant, au-delà de la simple analyse des observations, la nécessité de la confidence. C’est parfois peu clair, souvent poétique, toujours assez déroutant. 

Une ballade sur fond de chants d’oiseaux, de grillons, de vent dans les arbres , au plus près de la nature.




Le journal fausse le  passé, au moment de sa lecture, il force le souvenir. C'est un paradoxe temporel, écrit dans l'instant pour ne pas perdre l'instant, il laisse se perdre tous les instants qu'il n'a pas consignés.





Fabienne Raphoz est une poète et éditrice née en 1961 à  Fillinges en Haute-Savoie. Elle dirige depuis1996, avec Bertrand Fillaudeau, les éditions José Corti.
Dans le cadre de ses recherches universitaires, elle a publié un essai aux éditions Métropolis, Genève, en 1995 : Les Femmes de Barbe-Bleue, une histoire de curieuses et édité une anthologie commentée : Des Belles et des Bêtes, Corti, 2003.
Ornithologue amateur, elle a publié une anthologie commentée où se croisent l'oiseau et le conte populaire2 : L'Aile bleue des contes, l'oiseau, Corti, 2009 (illustrée de 70 dessins des oiseaux cités par Ianna Andréadis)3.
Dans le domaine de la création littéraire, elle a publié cinq livres de poésie, tous parus aux éditions Héros-Limite (Huit poèmesPendant 1-62Jeux d'oiseaux dans un ciel vide, augures 4 , entièrement consacré aux oiseaux5Terre sentinelle et Blanche baleine) ainsi qu'un livre d'artiste L'Evolution des formes s'étend à toute la couleur avec des dessins de Ianna Andréadis chez Franck Bordas

Source : Wikipédia





lundi 6 août 2018

La vérité sort de la bouche du cheval

Myriem Alaoui












  • Broché: 272 pages
  • Editeur : Gallimard (23 août 2018)
  • Collection : Blanche
  • Existe en version numérique
  • Langue : Français










C’est avec verve et fantaisie que Myriem Alaoui donne la parole à Jmiaa, que le destin guidé par des choix malheureux a mis sur le trottoir à Casablanca. Elle élève seule sa fille, sa propre mère ignore la vérité, son crétin de mari s’est fait la malle. Rien de réjouissant ni d’ enviable donc . Et pourtant, rien ne la démotive , Jmiaa, ni les embrouilles avec les autres filles ou les souteneurs, ni les frasques de son chéri, qui n’a pas inventé l’eau tiède. Elle a d’ailleurs du répondant , que ce soit par la parole ou par les poings. Et puis, un jour , la roue tourne….

Dès les premières lignes on est surpris par le style haut en couleurs utilisé par la narratrice pour nous raconter son quotidien. Pas de faux semblants : elle appelle un chat un chat. Mais c’est si tonique que le sordide disparait derrière la truculence. Les portraits qu’elle dresse de son entourage sont drôles et clairvoyants. 

Par ailleurs, Jmiaa emploie de nombreux mots en marocain, et fait référence à des personnalités du spectacle ou de la politique qui ne sont célèbres que localement. Le lecteur est renvoyé à un glossaire, indispensable, qui met la lumière sur ce qui n’est en général pas fondamental pour l’intelligence du texte, mais lui donne sa couleur. Bien entendu, le revers de la médaille est que la lecture est coupée à chaque fois que l’on y a recours .

Malgré cet écueil, on est vite sous le charme de la pétillante jeune femme et le récit de ses aventures est  captivant. C’est un voyage dans un Maroc pittoresque, coloré, à l’image du parler de Jmiaa, et jamais déprimant : pas de lamentation stérile, mais une capacité de réplique immédiate à l’adversité, même si le message est clair (pour les femmes qui auront raté l’étape fiançailles - mariage, le plus vieux métier du monde est l’une des alternatives, sinon la seule , juste pour espérer survivre).


Je remercie Babelio et les éditions Gallimard pour leur confiance.


Si c'est un journal ou un bouquin, ça ne m'intéresse pas. Je n'aime pas la lecture. Tu prends un livre, tu te casses le cul à le déchiffrer, tu dois imaginer, tu n'entends pas la voix des personnages, tu ne sais pas s'ils sont beaux ou pas. A vrai dire, je n'en ai jamais lu, mais je sais que c'est une galère.
*
Comme il avait bougé, sa couverture avait glissé sur son épaule. Et quand  je me suis penchée vers lui pour le porter, il était parti. C'était aussi simple que ça. Pas de bruit, pas d'hôpital. Rien. Pour toujours. Il y a plus chanceux que lui?
*
Mais dès qu'elle a eu ses problèmes de genoux, elle ne pouvait plus monter les marches. Alors au lieu de s'alléger en suivant un régime comme le lui avait dit le docteur, elle a préféré descendre d'un étage. Elle a dit qu'elle avait passé sa vie à entretenir ses formes, ce n'était pas pour qu'un charlatan la renvoie à la case départ avec sa salade verte.
*
Ils sont passés à l'heure du ramadan maintenant. Je ne comprends plus rien à leurs histoires. Ils ont dit qu'on allait passer à l'heure d'été pour faire des économies, on n'a pas bronché. On a même trouvé ça bien. Ensuite ils ont décidé de passer à l'heure de ramadan parce que c'est l'été. Je n'ai pas bien compris mais pourquoi pas? Le problème c'est que là, il paraît qu'après  ramadan , on repassera à l'heure d'été et après l'Aïd, à l'heure d'hiver. Ils se foutent de nous ou quoi? On n'a rien d'autre à faire, nous? Règle ta montre. Dérègle ta montre! Re-règle ta montre . Il ne faut pas faire chier les gens non plus!



Meryem Alaoui est née et a grandi à Casablanca. Elle vit aujourd'hui à New-York. La vérité sort de la bouche du cheval est son premier roman. Il est présélectionné pour le prix Stanislas et pour le prix cu roman FNAC


mercredi 1 août 2018

L'art de perdre

Alice Zeniter






  • Broché: 512 pages
  • Editeur : Flammarion; Édition : 01 (16 août 2017)
  • Collection : LITTERATURE FRA
  • Existe en version numérique 
  • Langue : Français












C’est avec beaucoup de sentiments négatifs que j’ai abordé le début de ce roman : de la répugnance, à parcourir une fois de plus le récit des exactions des fanatiques de tous poils, de l’aversion pour ses scènes qui , bien que maintes fois lues ou vues, provoquent toujours cette nausée, comme le font celles qui évoquent les horreurs de la shoah. Pas question dans cet épisode de l’histoire de prendre parti, sinon contre celui de la violence extrême « justifiée d’idoles » ou d’utopies qui sont autant de passeport pour exhumer la nature bestiale de l’humanité. Malgré tout Alice Zeniter,  au-delà de l’évocation de l'insoutenable , parvient à bien mettre en évidence l’absurdité du destin de ceux qui ont fait le choix qu’ils croyaient juste, qui en furent glorifiés pour devenir des parias apatrides.

Puis  vient départ de ce pays auquel la famille doit renoncer , tant la menace est grande et la peur omniprésente. Le chagrin est d’autant plus lourd  que ce qui s’efface peu à peu au rythme de la progression du ferry qui s’éloigne, c’était la réussite sociale, la gloire éphémère du héros, la vie en famille, l’espace et un destin choisi.

C’est là que le récit devient captivant , et riche de faits qui n’ont pas été étalés à la une des médias de l’époque. Il n’y a en effet pas de quoi être fier : avoir utilisé ces hommes à des fins de stratégie militaire, au péril de leur vie, pour les délaisser  , eux et leur famille, , en proie a des conflits de loyauté insolvables , et dans des conditions de vie quotidienne que l’on réserve plutôt à des criminels, pour aboutir au final dans celui fut la genèse des « quartiers », n’a rien de glorieux.

C’est la dernière partie qui est la plus remarquable : Naïma , née en France, d’un père qui a oublié, dans un processus d’auto-protection, finit par retourner sur la terre de ces ancêtres. 
Si Naïma naît sous la plume pour exister au nom d’Alice Zeniter, qui s’est inspirée de la vie de sa propre famille pour écrire ce roman, elle fait partie d’une galerie de personnages dont le portrait est élaboré avec finesse et subtilité, pour le plus grand bonheur du lecteur.

Um mot pour mentionner le magnifique poème d'Elisabeth Bishop qui a inspiré le titre.

Les lycéens ont encore une fois élu un ouvrage brillant, et nécessaire.




Dans l’art de perdre il n’est pas dur de passer maître ;
tant de choses semblent si pleines d’envie
d’être perdues que leur perte n’est pas un désastre.

Perds chaque jour quelque chose. L’affolement de perdre
tes clés, accepte-le, et l’heure gâchée qui suit.
Dans l’art de perdre il n’est pas dur de passer maître.

Puis entraîne toi, va plus vite, il faut étendre
tes pertes : aux endroits, aux noms, au lieu où tu fis
le projet d’aller. Rien là qui soit un désastre.

J’ai perdu la montre de ma mère. La dernière
ou l’avant-dernière de trois maisons aimées : partie !
Dans l’art de perdre il n’est pas dur de passer maître.

J’ai perdu deux villes, de jolies villes. Et, plus vastes,
des royaumes que j’avais, deux rivières, tout un pays.
Ils me manquent, mais il n’y eut pas là de désastre.

Même en te perdant (la voix qui plaisante, un geste
que j’aime) je n’aurai pas menti. A l’évidence, oui,
dans l’art de perdre il n’est pas trop dur d’être maître
même si il y a là comme (écris-le !) comme un désastre.

Elisabeth Bishop, Géographies 3

*

Naïma le sait par Wikipédia, pas par les récits familiaux , pas pour avoir arpenté le sol. Quand on est réduit à chercher sur Wikipédia des renseignements sur un pays dont on est censé être originaire, c'est peut être qu'il y a un problème.

*

Le mariage , c'est un ordre, une structure. L'amour, c'est toujours le chaos, même dans la joie . Il n'y a rien d'étonnant à ce que les deux aillent de pair. Il n'ya a rien d'étonnant à conque l'on choisisse de construire sa famille, son foyer sur une institution qui est durable, sur un contrat évident plutôt que sur le sable mouvant des sentiments.

*

Ils voudront que l'amour soit le cœur, la base du mariage, la raison qui pousse à fonder une famille et ils se débattront en tentant d'articuler l'ordre du quotidien et la fulgurance de l'amour sans que l'un des deux n'étouffe ou ne détruise l'autre. Ce sera un combat permanent et souvent perdu mais toujours recommencé.

*

Quand quelqu'un se tait, les autres inventent toujours et presque chaque fois ils se trompent, alors je ne sais pas, peut-être que les écrivains dont vous parlez se sont dit qu'il valait mieux tout expliquer tout le temps




samedi 28 juillet 2018

Made in Trenton

Tadzio Koelb






  • Broché: 256 pages
  • Editeur : BUCHET CHASTEL (23 août 2018)
  • Collection : LITT ETRANGERE
  • Existe en version numérique 
  • Langue : Français
  • Traduction (Anglais) : Marguerite Capelle 






Trenton, USA, dans les années 60. Une ville industrielle, abritant son  lot de travailleurs à la chaîne . Et parmi ceux-ci, un groupe de gars particuliers, d’autant plus remarquables que la plume de l’auteur en dresse des portraits ambigus. J’y reviendra.
L’ambiguïté est au coeur du récit qui s’ouvre avec le portrait d’Abe Kunstler, prêt à tout et même au pire pour sauvegarder le secret de son passé et de son présent. Des indices sont très vite proposés à la sagacité du lecteur, et l’on pressent dès les premières pages ce qui sera révélé puis occulté. On ne comprend pas  tout de suite le but des faits et gestes d’Abe et son attitude bizarre envers Inez, jusqu’à la scène impensable qui met en lumière  son obstination diabolique à faire taire à jamais les ragots qui le concernent. 
L’histoire est donc originale. Elle est cependant engluée dans un style alambiqué, complexe, qui nécessite lecture attentive et même relecture, pour parfois renoncer à comprendre ce qui se dit en espérant que le propos ne sera pas capital pour suivre le déroulement de l’intrigue. 

« Ce moment -là avait été pour lui une renaissance et donc une naissance, un don et il allait rendre la pareille à l’homme qui était reposait en lui, car il était la tombe même d’où l’homme allait pouvoir se relever, les bandages aux bords bleus épinglés autour de sa poitrine en guise de linceul entrouvert. »

Et je ne crois pas que cela concerne la traduction, qui a dû être délicate, car les commentaires concernant la VO , témoignent aussi de la difficulté de lecture et d’interprétation. 
Cet artifice relègue au second plan les réflexions sur la guerre, sur les dégâts psychologiques irréversibles conséquents à l’atrocité des combats obscurs. Et sur la vie quotidienne de la population ouvrière, évoquée, partagée entre le travail à l’usine et les soirées au dancing, mais au second plan derrière le portrait d’Abe. 


Lecture exigeante donc, plus que nécessaire, l’abus de la métaphore et de la comparaison alourdit une intrigue qui pourrait se suffire à elle même sans se faire remarquer par ce style lourd et sophistiqué jusqu’à la confusion, et qui masque le sordide derrière des phrases ampoulées et un discours abscons.



Mais même rater son destin était préférable à l'autre chemin. Accepter la fatalité, c'était laisser se maintenir son moi le plus médiocre, au lieu de la surpasser : le destin qui était le nom qu'il donnait à l'existence, au fait de la vivre et au refus quotidien de son propre effacement, cela exigeait quelque chose de plus.

*

au début t'espères que tu vas pas faire tuer d'autres types non plus, jusqu'au jour terrible où tu réalises que vraiment, honnêtement, si tu regardes la putain de vérité en face juste une fois dans ta vie, bon Dieu de merde, s'il fait que quelqu'un y passe, tu préférerais que ce soit n'importe qui d'autre que toi.

*

Et donc un tas de villageois doivent mourir brûlés dans leurs champs parce que tu penses que ça va aider un œuvre type de l'Iowa à devenir un homme?