samedi 23 mars 2019

Tout ce qui nous submerge



Daisy Johnson







  • Broché: 352 pages
  • Editeur : Stock (13 février 2019)
  • Collection : La cosmopolite
  • Existe en version numérique
  • Langue : Français
  • Traduction (Anglais) : Laetitia Devaux






Une histoire originale et perturbante, qui ose revisiter le mythe d’Oedipe.

Il faut un certain temps pour se familiariser avec les personnages (même le nom et le sexe ne sont pas des certitudes), les décors, les époques. L’auteur brouille les pistes à un point que l’on pourrait être tenté de renoncer. Mais peu à peu, ces personnages atypiques vous accrochent, vous attendrissent et vous donnent envie d’en savoir plus. Il est donc nécessaire de se laisser happer par le brouillard initial pour distinguer   peu à peu des trouées de lumière. 

Le fil des événements que l’on reconstitue peu à peu finit par édifier une histoire forte où se mêlent drames et bonheur, larmes et sourires. 

Les lieux sont vivants, évoluant pour leur propre compte en jouant avec le destin de ceux qui les hantent. La rivière, la forêt, allégories de nos lieux intimes?

Les personnages enfin, à la fois forts et faibles, denses et subtils, ballotés sur le courant de leur vie, suscitent une fascination puissante.



Mon estime pour le roman a donc évolué au cours de ma lecture, de la tentation d’abandon jusqu’à la séduction, celle ci liée à la force de l’histoire mais aussi à une écriture riche et poétique.

#ToutCeQuiNousSubmerge #NetGalleyFrance





Quand je me suis réveillée pour de bon, quelqu’un marchait dans la cabine du bateau. J’ai attrapé la pelle et je me suis exercée à l’agiter en l’air. Je suis descendue et j’ai donné un coup de pied dans la porte. J’ai entendu une respiration sifflante, un poids lourd qui se déplaçait sur le sol humide. Quand je me suis avancée, il faisait si noir que je n’ai pu voir que son flanc, ses longs bras, le sommet blanc de sa tête. Le Bonak. Il était de retour. Ce qui nous faisait peur depuis si longtemps. J’ai levé la pelle plus haut que mon épaule.

*

Le temps flûte, ça signifiait qu’il fallait laisser Sarah tranquille. Une harpie-griffonne s’appliquait à une petite bêtise, faire tomber un objet, s’égratigner, mais c’était le plus souvent utilisé, accompagné d’un cri, pour dénoncer un événement qui ne se passait pas comme prévu. Une chose confortable ou agréable, souvent douce ou chaude, c’était toudou, un mot qui venait d’une couverture que Gretel avait dans son enfance, mais qui avait ensuite été perdue. Il y avait des termes pour le bruit que faisait la rivière en différentes saisons et températures. Il comprit que si la rivière jurait, cela signifiait que le courant allait plus vite, comme si l’eau filait le long des berges ; que phoque, c’était le bruit qu’elle faisait la nuit, et grais le goût qu’elle avait le matin.





Daisy Johnson

Daisy Johnsonest une nouvelliste et romancière.
Elle a obtenu son B.A. en anglais et en création littéraire de l'Université du Lancaster, puis son master en création littéraire au Somerville College de l'Université d'Oxford.
Tout ce qui nous submerge" (Everything Under), son premier roman a été sélectionné pour le Man Booker Prize 2018, faisant d'elle la plus jeune auteure à avoir jamais figuré parmi les finalistes.
Daisy Johnson vit actuellement à Oxford.
(Source : Babelio)


mercredi 20 mars 2019

Qui a tué l'homme homard?

J.M. Erre







  • Broché: 368 pages
  • Editeur : Buchet-Chastel (7 février 2019)
  • Existe en version numérique
  • Collection : LITT FRANCAISE















Ne tirez pas sur l’auteur moqueur! Et pourtant, il s’en donne à coeur joie, Jean-Marie Erre, tout y passe…Les handicapés, les journalistes, les flics! Champion des anti-héros, le flic en chef est tout sauf craquant :

Pourquoi n’aurais-je pas le moral ?
– Votre femme ne vous a pas quitté ?
– Non, pourquoi ?
– Vous n’êtes pas alcoolique ?
– Je ne comprends pas ce que…
– Alors votre coéquipier est mort sous vos yeux et depuis vous êtes hanté par des cauchemars parce que vous vous sentez coupable, c’est ça ?
– Pas du tout !
Moue perplexe du Gabriel. Il détaille Pascalini en repassant dans sa tête la liste complète des clichés du polar avant de lâcher :
– Vous êtes sûr que vous êtes policier ?


 Par contre la fine mouche qui mène l’enquête est très atypique : tétraplégique, contrainte à communiquer via un dispositif de synthèse vocale, qu’elle actionne avec son seul doigt valide, qui ne peut être que son majeur, bien sûr! Et quelle est la seule personne autorisée à se gausser d’une telle situation? La paralytique elle-même, qui utilise avec prodigalité l’autodérision. 
Les monstres du cirque qui s’est sédentarisé dans la petite ville ne sont pas épargnés.


Il existe bien une enquête, qui vise à retourner l’auteur de crimes bien sanglants,  imaginez : 

« C’est elle qui a découvert Joseph éviscéré, émasculé, énucléé, étêté – et mort – dans ses toilettes. Un vrai fléau, cette désertification rurale. »



On l’aura compris, le but premier n’est pas de conter un thriller angoissant avec une intrigue alambiquée, (encore que perso, je n’ai rien vu venir), mais de jouer avec les codes du polar. Toutes les ficelles sont tournées en dérision , et c’est d’autant plus drôle que le lecteur est pris à partie comme témoin de ces procédés.

C’est déjanté, jubilatoire, et précieux pour désamorcer la morosité ambiante.

#QuiATuéLhommehomard #NetGalleyFrance






Précisons néanmoins que Joseph était moins rejeté pour sa difformité que parce qu’il était raciste, misogyne, homophobe, pervers et supporter du PSG.


*

Qui était responsable du crime ? Nul ne l’a jamais su. Les gendarmes mirent plusieurs jours pour arriver à Margoujols, l’un des bourgs les plus reculés du Gévaudan, et se montrèrent peu motivés par une enquête sur un forain roumain dont personne ne se souciait en 1945 à l’heure joviale de la tonte épurative des Lozériennes germanophiles. 

*

Tétraplégique. La totale, le gros lot, carton plein. Émaciée, le regard fixe et la lippe boudeuse, un peu comme les mannequins qui trimballent leur anorexie sur les podiums, mais en moins sexy. La tête penchée sur le côté pour mieux me baver sur l’épaule. Car je bave. Beaucoup. Un des rares domaines dans lequel je sois très productive. Je suis un monstre. Je vous avais avertis.
À cet instant, vous êtes en train de me plaindre. Réaction normale qui montre que l’éducation judéo-chrétienne a bien fonctionné sur votre personne. Vous n’êtes pas sociopathe, vous pouvez continuer à émettre vos ondes compassionnelles jusqu’à atteindre un niveau satisfaisant de bonne conscience. Ensuite, vous pourrez opter pour une indifférence gênée et des regards lointains, parce que mine de rien, je bave et c’est dégueu.














Jean-Marcel Erre, publié sous la signature J.M. Erre, est un écrivain français.
Il est le frère de Fabrice Erre (1973), auteur de bande dessinée.
Il publie son premier roman en 2006, "Prenez soin du chien", une enquête loufoque mettant aux prises les locataires de deux immeubles jumeaux.
J.M. Erre est professeur de Lettres à Sète.

lundi 18 mars 2019

Les miroirs de Suzanne

Sophie Lemp






  • Broché: 192 pages
  • Editeur : Allary (7 mars 2019)
  • Existe en version numérique
  • Langue : Français









Tout commence par un cambriolage. Peu de dégâts, vol d’un ordinateur et de quelques bijoux de pacotille. Hormis le sentiment d’intrusion inévitable, pas de quoi solliciter une cellule de soutien psychologique. Jusqu’au moment où Suzanne découvre qu’un de ses biens les plus précieux, soigneusement caché des regards indiscrets dans un coffret clos, a disparu. Le journal qu’elle a tenu pendant plusieurs années s’est volatilisé.

Pas perdu pour tout le monde. Une fois revenu de sa  méprise le voleur s’en est débarrassé dans une poubelle. Martin qui passait par là n’a pas pu résister à la tentation. De s’en saisir, mais aussi de le lire, et de nouer ainsi des liens particulier avec cette femme. Sans la connaitre, il en sait plus sur elle et la passion qu’elle avait confié aux pages des cahiers que beaucoup de ses proches. 

Toute proportion gardée, c’est un cataclysme que déclenchent  la perte et la découverte. La volonté de retrouver et consolider ces écrits intimes pour la jeune femme. Et un nouveau départ pour l’artiste qui avait renoncé à la création. 

C’est un roman de la sérendipité. D’un incident fortuit, deux êtres qui ne se connaissent pas modifient leur itinéraire, et secouent la poussière qui fait perdre de vue le chemin. 

Même si l’on se doute que les deux protagonistes se dirigent à leur insu vers une rencontre, peu importe quand et comment. Celui compte, c’est le souffle créatif qu’engendre l’événement initial.

En filigrane, se pose la question de la finalité des textes que l’on rédige  : pour soi, comme exutoire aux émotions, en tant que trace-mémoire, ou en imaginant qu’un jour ils soient lus…


Très agréable lecture qui, derrière une intrigue plaisante, laisse entrevoir les ressorts de la création, et la fragilité du mécanisme qui la fait en oeuvre. 



Elle s’agenouille devant le meuble, tâtonne jusqu’au fond, comme si elle avait pu mal regarder, mal chercher. Dedans était rangé son journal tenu entre quinze et vingt-deux ans. Une vingtaine de cahiers. Quelques mois auparavant, après en avoir relu des passages, elle avait acheté dans un magasin de bricolage un coffret métallique qui fermait à clé. Elle n’avait pas envie que ses enfants tombent dessus. Elle fouille aussi l’autre tiroir, regarde sous le lit, mais elle sait qu’elle ne le retrouvera pas. Ils ont dû penser qu’il renfermait des objets précieux et l’ont emporté. Quand Vincent entre dans la chambre, Suzanne est assise par terre, hagarde.

*

Avant de claquer la porte, elle aperçoit son reflet dans le miroir de l’entrée. Ses paupières sont légèrement gonflées, ses traits tirés, de petites rides courent autour de sa bouche. Mais ce visage qu’elle ne prend plus le temps de regarder est bien le sien. Elle se souvient. Elle est vivante.

*
Il sait aussi que le jour où un automobiliste ouvrira trop brusquement sa portière, il sera seul. Il sait que la vie qu’il mène n’en est pas une. Il sait qu’il pourrait trouver un autre emploi, reprendre des études. Mais une petite mort, en lui, l’en empêche. Quand il avait dit mon frère, Ousmane l’avait reconnue, cette petite mort, celle des jours qui défilent, désertés.


.

Sophie Lemp est née en 1979 à Paris. Après avoir été comédienne, elle est désormais adaptatrice et auteur à France Culture. 

"Le Fil" est son premier texte publié. 

(Source : Babelio)



samedi 16 mars 2019

Les Enténébrés

Sarah Chiche







  • Broché: 368 pages
  • Editeur : Le Seuil (3 janvier 2019)
  • Collection : Cadre rouge
  • Existe en version numérique







C’est un roman coup de poing! On en ressort assommé, et il faut un peu de temps pour s’en remettre. 
Il faut dire que ce que l’auteur nous confie au cours de ces pages est loin d’être anodin. Certes même si, pour citer Tolstoï, 

"Toutes les familles heureuses le sont de la même manière, les familles malheureuses le sont chacune à leur façon." 

Le malheur au malheur ressemble et se fonde le plus souvent sur le fonctionnement complexe voire pathologique de ces groupes inventés par la civilisation que sont les familles. Traumatisme de l’enfance, fondé sur des malentendus ou des trop bien entendus, lestés par la maladie, l’hérédité et les flèches du hasard?.  Dans ce roman, tout y est, avec comme couvercle de plomb la maladie mentale qui frappe inexorablement les femmes générations après génération.  Le miroir est monstrueux, superposant à l’infini les portraits féminins.

Mais ce n’est pas là que se situe la prouesse. 

Elle est dans l’écriture, riche, juxtaposant les procédés, des lettres, avec leurs révélations violentes, des dialogues , bien ancrés dans le réel, des fragments de conférence, dont le contenu collapsologique crée une mise à distance drastique de tout ce qui constitue la trame du roman, à savoir les blessures individuelles,.

Elle est aussi dans la façon dont est retranscrit le tourbillon des idées et des réflexions qui vont de  l’intime à l’universel. Et le lecteur est emporté dans ce maelström vertigineux, qui met en abyme les tourments individuels. Ce qui pourrait être nombrilisme devient partie du tout. 

Et le plus étonnant c’est que ce récit n’est pas sombre, il offre une lueur d’espoir, par la voix de la femme qui ose jeter un sort à la malédiction, en l’attaquant avec ses propres armes puisqu’elle devient psychanalyste. Sans oublier que le dernier chapitre est intitulé une fin heureuse.

Lecture forte et marquante.



Il y a déjà des gens aujourd’hui, parmi nous, qui savent que l’humanité n’a aucun sens et que c’est seulement maintenant qu’ils peuvent s’adonner à cette jouissance de la destruction qui est la seule qui nous restera bientôt, quand la mer sera sans poissons, le ciel sans oiseaux, quand tout ce qui pousse ou respire se révélera difforme ou empoisonné, quand les prétendues téléologies naturelles et les excellences de toutes sortes que vous admirez tant apparaîtront pour ce qu’elles sont, des hasards fugitifs et fragiles, quand les gens affamés, écrasés sous les édifices politiques injustes et de plus en plus boiteux que la pénurie et l’insécurité auront multipliés, commenceront à s’entretuer pour les dernières richesses, puis pour leur apparence, puis pour les ultimes moyens de survie, et finalement pour rien, alors toutes ces divagations prendront, oh oui, c’est sûr, elles prendront une autre portée.

*

Je n’ai pas de patrie. Le charme particulier du gouvernement du pays dans lequel je dois tout de même reconnaître que se trouve la chaise sur laquelle je suis assise consiste à asséner avec assurance de beaux discours sur le vivre-ensemble tout en organisant avec soin et méthode l’exclusion des plus démunis, le mépris de classe, et le racisme d’État. On ne tue pas. On laisse la gale, la faim, les rixes et les incendies faire tranquillement leur travail. Puis, un matin, à l’aube, on envoie la police frapper. On fait monter dans des autobus. On trie. On sépare les familles. On expulse. Les semaines suivantes, les mêmes, ceux qui ont réussi à s’échapper, ou de nouveaux arrivants, survivants d’une récente traversée de la mer ou des montagnes, tenteront de s’installer dans les mêmes lieux, ou juste en face, ou juste à côté. Et tout recommencera. J’ai honte.

*

L’amour, dès qu’il cherche à se raconter, devient une farce dite par un aveugle à un sourd, le couinement obscène d’animaux humains qui n’ont pas même la simplicité des bêtes pour se renifler le derrière sans en faire toute une histoire quand ils sont contents de se rencontrer.













Sarah Chiche est écrivain, psychologue clinicienne et psychanalyste. Elle est l'auteur de deux romans : L'inachevée (Grasset, 2008) et L'Emprise (Grasset, 2010), et de trois essais : Personne(s), d’après Le Livre de l'Intranquillité de Fernando Pessoa (Éditions Cécile Defaut, 2013), Éthique du mikado, essai sur le cinéma de Michael Haneke (PUF, 2015), Une histoire érotique de la psychanalyse : de la nourrice de Freud aux amants d'aujourd'hui (Payot, 2018).

                                      Source : France Culture

mercredi 13 mars 2019

Le meurtre du commandeur : La métaphore se déplace

Haruki Murakami






  • Broché: 480 pages
  • Editeur : Belfond (11 octobre 2018)
  • Existe en version numérique
  • Langue : Français
  • Traduction (Japonais) : Hélène Morita









Tout ayant été mis en place, avec force détails, dans le premier tome, nous n’avons plus qu’à nous laisser porter par la plume prolixe d’Haruki Murakami.

Le narrateur est en proie à de multiples tracas. Les questions qu’il se pose et se posera toujours concernant son mystérieux ami Menshiki, beau, riche, raffiné, cultivé, mais qui garde au sein de sa luxueuse maison une pièce interdite. Les apparitions aléatoires du Commandeur, la clochette qui joue les filles de l’air… Tout cela sans un crescendo qui arrive à son acmé avec la disparition de la jeune fille  dont il tente de réaliser le portrait. 


Ça, c’est pour l’action et sur les 900 pages que comptent les deux volumes, on peut dire que les rebondissements ne manquent pas. Et pourtant, tout au long de cette histoire, qui comme à l’accoutumée chez l’auteur, mêle fantastique, onirisme et réalité la plus basique :  les détails du quotidien abondent, jusqu’à une sensation de trop plein. Est-il vraiment nécessaire de détailler la préparation d’un apéro de l’ouverture de la porte du frigo pour prendre des glaçons, au remplissage du verre avec tel marque de whisky, en précisant la qualité restante dans la bouteille? Est-il  nécessaire de redécrire chaque personnage à chacune de leur apparition. Ou de répéter les caractéristiques techniques du moteur de la Jaguar de Menshiki? La liste pourrait s’allonger à l’infini. Et les 900 pages pourraient , sans nuire au plaisir, être condensées en 500. Il se pourrait même que cela donne plus de force au roman.


Il n’en reste pas moins que c’est un Murakami qui tient la route, en particulier pour l’analyse des mécanismes de la création artistique et pour l’art de manier le fantastique, sans que l’on puisse vraiment discerner ce qui revient à l’imagination  des personnages ou à la réelle présence d’entités surnaturelles. 



Une peinture est une chose curieuse : à mesure qu’elle approche de son achèvement, elle acquiert sa volonté, son point de vue et sa voix propres. Et lorsqu’elle est achevée, elle fait signe à l’artiste que le travail est terminé

*
Les bureaucrates ou les journalistes sont malins pourtant, ils n’emploient jamais des mots ambigus comme « peut-être ». L’expression bien pratique « probabilité de précipitations » (grâce à laquelle personne n’a besoin d’engager sa responsabilité) existe pour contourner le problème.

*

il n’y a quasiment aucun intérêt à devenir une légende lorsqu’on est jeune. Et même, à mon avis, je vous dirais que c’est un cauchemar. Une fois sacralisé, vous n’avez plus qu’à vivre le reste de vos jours en reproduisant votre propre légende. Une existence on ne peut plus ennuyeuse !

*
Mêlant leurs racines au sein de l’obscurité, mes pensées et celles de la fosse semblaient échanger leur sève entre elles. Le moi et le non-moi se mirent à se mélanger telles deux couleurs diluées dans de l’huile si bien que leurs contours respectifs se firent de plus en plus troubles, incertains.




Haruki Murakami, né à Kyoto le ) est un écrivain japonais contemporain. Auteur de romans à succès, mais aussi de nouvelles et d'essais, Murakami a reçu une douzaine de prix et autres distinctions. Traduit en cinquante langues et édité à des millions d'exemplaires, il est un des auteurs japonais contemporains les plus lus au monde.




lundi 11 mars 2019

Le meurtre du commandeur : Une idée apparaît

Haruki Murakami






  • Broché: 456 pages
  • Editeur : Belfond (11 octobre 2018)
  • Existe en version numérique
  • Langue : Français
  • Traduction (Japonais) : Hélène Morita








Le Meurtre du commandeur est un tableau, extrait de sa cachette dans les combles d’une maison que le narrateur occupe à titre gracieux, en l’absence de son propriétaire, perdu dans les affres de la sénilité, lui qui fut un peintre célèbre. Les deux ont pour point commun d’être peintres. C’est la fin de son mariage qui a provoqué chez notre conteur (très bavard et peu avare de détails de sa vie quotidienne) cette volonté d’isolement dans la montagne. 

Après un début laborieux, encombré d’éléments insignifiants et inintéressants (le nombre de sucre dans le café ou la description détaillée du remplissage d’un verre de whisky, incluant l’ouverture du frigo pour en extraire les glaçons!), le fantastique auquel l’auteur nous a accoutumé surgit, en pleine nuit à la faveur d’un son de clochette mystérieux. C’est le début de manifestations de plus en plus étranges, qui n’étonnent pas plus que cela notre portraitiste dont l’inspiration semble s’éveiller à la faveur de la rencontre d’un voisin singulier.

Le titre est ambigu : comme si l’auteur voulait nous faire part lui aussi de sa peine à la trouver, cette idée. Certes cette idée sera un personnage à part entière au cours du roman. Il n’en est pas moins que le doute subsiste.

L’intérêt de récit réside dans l’analyse de la naissance d’une oeuvre picturale, qui prend vie à partir de quelques traits tracés sur une toile blanche pour devenir une entité autonome, qui raconte sa propre histoire et que découvre l’artiste lui-même. 


Bien entendu, ce tome appelle la lecture du deuxième, puisqu’on a là que la mise en place des personnages et l’intrigue surnaturelle  ne fait que s’ébaucher. Rendez-vous donc au deuxième opus.




La vérité, c’est la représentation, la représentation, c’est la vérité. Le mieux, c’est d’avaler d’un seul trait la représentation qui est devant toi, telle quelle, ô que oui. Pas question là de raison, ni de fait, ni de nombril de cochon, ni de couilles de fourmi. De tout cela il n’y a que dalle, macache. Essayer de comprendre les choses autrement que cul sec, c’est comme si tu essayais de faire flotter une passoire sur l’eau. Je dis ça pour ton bien, Messieurs, vaut mieux t’en abstenir.

*

Les actualités n'avaient plus aucun sens pour moi, à vrai dire.Je m'imposais néanmoins d'y prêter l'oreille à 7 heure chaque matin. J'avais intégré cette habitude à mon quotidien car si, par exemple, la planète Terre était au bord de la ruine précisément à cet instant et que j'étais le seul à l'ignorer, je risquais de ma retrouver dans une position un peu fâcheuse.

*

Rien n'était encore dessiné, mais ce n'était absolument pas du vide qu'il y avait là. Sur cette surface immaculée se dissimulait la forme sur le point d'avenir. Si je fixais mon regard dessus, je discernais diverses possibilité, lesquelles finiraient bientôt par converger avant de déboucher sur une piste concrète. J'aimais cet instant. L'instant ou présence et absence et absence allaient se mêler. 




Haruki Murakami, né à Kyoto le ) est un écrivain japonais contemporain. Auteur de romans à succès, mais aussi de nouvelles et d'essais, Murakami a reçu une douzaine de prix et autres distinctions. Traduit en cinquante langues et édité à des millions d'exemplaires, il est un des auteurs japonais contemporains les plus lus au monde.