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La belle lumière ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️

 Angélique Villeneuve




  • Éditeur : Passage (27 août 2020)
  • Langue : Français
  • Broché : 236 pages
  • Existe en version numérique






Un titre lumineux pour un roman qui ne l’est pas moins !


Angélique Villeneuve se penche sur le destin hors norme de la célèbre Helen Keller, aveugle, sourde et muette et qui, malgré ce lourd handicap deviendra universitaire !


C’est en 1882 alors qu’elle a à peine 2 ans , que l’enfant perd la vue et l’ouïe, autant dire les capacités de s’exprimer par le langage, atteinte à cette période de la vie où tout se met en place. La fillette devient une sauvageonne, indisciplinée, réagissant avec ce qui lui reste de capacités sensorielles pour explorer le monde, les odeurs et les sensations orales, dussent-elles se manifester par des morsures. C’est la persévérance d’Ann Sullivan, une éducatrice qui deviendra une véritable amie, qu’Helen apprendra à se socialiser et deviendra l’auteur et la militante que l’on connaît.


Son histoire a déjà été contée dans Miracle en Alabama, pièce de théâtre puis film et l’originalité du roman d’Angélique Villeneuve est de replacer du point de vue de la mère de l’enfant, en étau entre un amour fusionnel et une incapacité de contraindre pour faire grandir. D’autant que cette mère est une jeune fille de vingt ans, épouse  en seconde noce d’un homme beaucoup plus âgé qu’elle, héritant ainsi de grands enfants, dans un ménage où il ne lui est pas facile de trouver sa place. 


Le roman est également replacé dans son contexte historique, en cette fin de dix-neuvième siècle , avec des connaissances médicales balbutiantes et on mesure la chance, pour la jeune handicapée de bénéficier d’une méthode nouvelle et efficace pour la sortir de son isolement sensoriel. Une part de chance, mais aussi l’obstination de la mère, qui essaye tout ce que est possible et de l’éducatrice, dont le pari n’était pas gagné d’avance. 


Transcrite avec une grande sensibilité et une évocation omniprésente du sensoriel, l’histoire séduit par sa délicatesse et son humanité. 





Ça ne sert à rien de crier. À rien de l’appeler.

Et pourtant, dès l’instant où la petite s’est trouvée aspirée par le ventre griffu des buissons, elle appelle et elle crie. Comme si la masse des rhododendrons sauvages pouvait lui répondre, ou tout au moins recevoir sa plainte.

Elle se penche, bien campée sur ses jambes, ouvre grand la mâchoire et un son grave éclabousse ses dents, un mugissement de vache. Si quelqu’un la voyait ainsi. L’entendait.

Mais dans ce bois, c’est l’avantage, personne ne voit ni n’entend. C’est un endroit sauvage de sentiments sauvages. Kate ferme les yeux une seconde et elle lance de nouveau ce cri noir qui n’est pas un prénom. Puisque ce prénom est un leurre. Une suite de voyelles, rondes et féroces, à peine articulées, suffira pour cette fois comme pour les autres fois. Si elle y met assez de sa volonté, les branches daigneront peut-être recracher la lourde corolle de la robe, le tablier raidi de sauce et de beurre, les bottines mal lacées – et sa fille au-dedans.


*


Des blocs de lumière jaune roulent sur les rhododendrons à la façon d'un beurre mousseux. il est l'heure, la belle heure de la belle lumière. Celle qui berce et réchauffe. Celle dont jamais Helen ne pourra se réjouir. Le coeur, la gorge et les poings de Kate se serrent à cette pensée













Angélique Villeneuve a vécu en Suède et en Inde et réside en banlieue parisienne aujourd'hui.

Le coeur synthétique ⭐️⭐️⭐️⭐️

Chloé Delaume 




  • Éditeur : Le Seuil (20 août 2020)
  • Langue :  Français
  • Broché : 208 pages
  • Existe en version numérique 




Adélaïde n’a rien vu venir. Mais à quarante six ans, après une rupture amoureuse, elle découvre que sur le marché de la séduction, les années entrainent une décote rédhibitoire. Et pourtant entre la solitude peuplée des amies de toujours et la traque du prince charmant, le choix n’est pas cornélien. Il faudra donc un cortège de déceptions et de désillusions pour que cessent les parades amoureuses. 


Adélaïde travaille dans une maison d’édition et c’est donc l’envers de ce décor que l’on découvre comme l’autre volet de la vie de l’héroïne. Intrigues, manipulations, exercice abusif de pouvoir, comme un peu partout, le milieu professionnel constitue un terreau fertile pour toutes les manigances et les luttes intestines. L’auteur dresse un portrait assez chargé de l’univers éditorial.


C’est écrit avec beaucoup d’humour et d’autodérision, surtout en ce qui concerne la première partie. La lecture en est ainsi très agréable et facile.

 

Mais en filigrane apparait l’importance de l’amitié, de la sororité, seules bouées de sauvetage et refuge sûr pour les femmes quel que soit leur âge. Les impératifs de la séduction ne sont finalement qu’un épisode dans la vie d’une femme qui ne trouvera de salut que dans les relations fortes et intemporelles avec ses comparses féminines.



Belle écriture et sujet fort, couronné par le prix Médicis 2020.




Ces deux là, elle les aime beaucoup et les  placer est très facile. Leurs livres sont appréciés et ce sont de bons clients pour les journalistes. Marc Bernardier, c'est un peu l'Indiana Jones de Belleville, Hemingway qui terrasserait l'Hydre  de Lerne, Bernard Lavilliers qui aurait mangé une litote, l'écrivain voyageur qui a mille anecdotes, un regard bleu acier et une capacité hors norme à mettre qui il veut dans son lit en dépit de ses 78 ans

*

C'est l'histoire d'une fleur bleue qui n'a plus de racines à force d'être dépotée. Un cœur dans un bocal, une rose trémière coupée. Adélaïde Berthel, c'est une femme comme une autre. Qui désormais apprend la solitude, comme l'exilée apprend une langue étrangère.










Chloé Delaume, de son vrai nom Nathalie Dalain, est une écrivaine et éditrice française, née d’une mère française et d’un père libanais. En 2019, elle publie "Mes bien chères sœurs", un court texte incisif qui prône la sororité comme outil de puissance virale.

En 2020, elle reçoit le Prix Médicis pour "Le cœur synthétique". 

Les coeurs pleins ⭐️⭐️⭐️⭐️

Lauriane Bordenave





Éditeur : J.-C. LATTÈS (28/10/2020)

300 pages 

Existe en version numérique 








 Les coeurs auront été fort sollicités en 2020 pour les titres : qu’ils soient imparfaits, synthétique, ou inquiets. Pour Lauriane Bordenave, ils sont pleins ! 


C’est Lila qui prend la parole et nous confie ses angoisses avant d'entreprendre une quête personnelle et d'ouvrir la boite de Pandore de son histoire familiale. 


Le premier jour de son stage d’interne à Lariboisière, Larib pour les initiés, elle fait connaissance avec ses deux collègues et avec le mandarin par excellence en la personne du patron du service de neuro-chirurgie où elle va passer ses six prochains mois. Malgré ce travail qui la passionne, elle ne comprend pas cette angoisse qui l’étreint et finit par lui ôter toute énergie. Quel secret intime est en train de faire surface et pourquoi dans cet endroit et à cette période de sa vie ? Bien accompagnée par le prince charmant de service, à savoir l’anesthésiste , elle va partir à la recherche de son passé pour tenter d'y voir plus clair.



C’est agréablement écrit et on s’attache à la narratrice. Avec quelques jours de recul, c’est peut-être un peu trop romantique, mais les propos médicaux sentent le vécu et la réflection autour du don d’organes est intéressante. 





Je ne m’attendais pas à ça. Ce qui est arrivé à l’hôpital Lariboisière n’était pas prévu au programme. Je ne m’attendais à rien de spécial en réalité, rien de plus que la routine d’un stage exigeant en chirurgie. Je m’attendais à marner, ça oui, car à Larib les internes triment comme des malades ; façon de parler.

Si j’avais su, en tout cas, j’aurais peut-être rebroussé chemin.

*

Alors que je prends mes marques à Larib, petit à petit, l’inquiétude que j’ai éprouvée à mon arrivée ne se dissipe pas, bien au contraire. La plupart du temps, je fais bonne figure, je donne le change, mais par moments, fugacement, je me renferme, avec la sensation bizarre que le monde ne tourne pas rond. Je ressens un sentiment d’insécurité inexpliqué et grandissant. Je me surprends à froncer les sourcils plus souvent qu’à mon tour. J’ai mis plusieurs semaines à porter pleinement attention à cette tension qui s’installe insidieusement pour ne plus me quitter. Dans le courant du mois de juin, je porte en moi une anxiété mal contenue, qui arrive à son paroxysme une nuit de garde aussi blanche que les autres.

*

Yves nous avait recommandé de choisir un métier qui nous permette d’être indépendants, poussant le conseil au raccourci suivant : Tu feras médecine ou droit, sous-entendu Il n’y a que ça de vrai. J’ai donc suivi son conseil avisé, car c’était une vision certes étriquée, mais également sécuritaire de l’avenir : la faculté, allez hop, sur des rails, carrière brillante, aucun risque de chômage, roule ma poule. Du reste, j’aurais tout aussi bien pu choisir le droit sur Ravel, la plateforme minitel des affectations post-bac de l’époque, et devenir avocat ou juge. Mais non, j’ai fait comme maman. Les chiens ne font pas des chats. Toutefois, je me pose parfois la question : Qui d’autre aurais-je pu être que le docteur Babin ? La réponse vient toute seule, évidente : rien, personne. Ma blouse blanche me va comme un gant, je suis médecin de la tête aux pieds, dans l’âme pourrait-on dire. Je suis heureuse d’aller travailler le matin et je trouve un sens à mon activité. Je rends service. Je n’ai donc aucun regret d’être rentrée dans le moule qu’Yves avait imaginé pour nous protéger.






Lauriane Bordenave est médecin anesthésiste au centre régional de lutte contre le cancer Gustave Roussy.
Elle a travaillé sur le développement de l'utilisation de l'hypnose médicale au bloc opératoire.

En octobre 2017, sort "L'hypnose pour mon enfant", aux éditions In Press.
En février 2018, elle publie un livre en collaboration avec Adrian Chaboche : "L'autohypnose" aux éditions Josette Lyon.

Les coeurs pleins est son premier roman




Apeirogon ⭐️⭐️⭐️⭐️

 Column McCann



  • Broché : 512 pages
  • Éditeur : Belfond (20 août 2020)
  • Langue :  Français
  • Traduction (Anglais) : Clément Baude
  • Prix du meilleur roman étranger 2020






Apeirogon, une forme géométrique au nombre dénombrablement infini de côtés, une sorte de partition d’un cercle qui perd son identité. Et comme l’apeirogon, le récit est fait d’une multitude de notes, de confidences, de références historiques ou issues de textes sacrés, ou de de notions d’ornithologie.


C’est ainsi que Column McCann envisage l’état des lieux de cette poudrière aux dimensions réduites mais dont la configuration est une provocation à la haine et à la violence. La Palestine sous contrôle, enclavée au sein d’un territoire vécu comme une offense, et Israël défendant sa légitimité sur ces terres convoitées.


Toute la force de ce roman est de se placer du point de vue de deux familles, lourdement atteintes par le décès, à dix ans d’intervalle, de deux enfants. L’une était palestinienne, l’autre juive, et ont toutes les deux été victimes d’attentats aveugles. Et la force de ces pères, endeuillés et inconsolables, est d’être des partisans de la paix, de militer pour que cesse la loi du Talion, et les humiliations quotidiennes subies par les contrôles incessants, véritables armes à retardement.  En insistant sur le fait queles coupables sont aussi des victimes d’un système inique et qui ne peut conduire qu’à des passages à l’acte qui n’atteignent pas la bonne cible, quand "leurs prêcheurs sont à l’abri de la bataille ».


La construction est particulière avec mille et une entrées, comme autant d’histoires destinées à éloigner la mort. Ce n’est pas une lecture facile, mais on oublie vite l’artifice de la structure, pris par l’intensité de ce que livrent les deux pères profondément touchés dans ce qu’ils avaient d plus précieux, la vie de leurs filles. Et leur démarche de paix en est d’autant plus bouleversante. L‘amour pour balayer la haine. 


Récit qui compte parmi ceux qui laisse des traces indélébiles dans une mémoire de lecteur.




Les mares, les crevasses, les fissures, les ruisseaux, les rus, les aquifères, les ruisselets, les wadis, les cours d’eau, les chenaux, les canaux, les filets, les rigoles, les flaques, les puits, les descentes, les sources, les passages, les étangs, les lacs, les barrages, les tuyaux, les drains, les citernes, les lagons, les marais, les vagues, la marée, les mers vivantes, les mers mortes, la pluie elle-même : ici, l’eau est tout.

*

Je répète : Les nombres amicaux sont deux nombres différents reliés en ce sens que, quand on additionne tous leurs diviseurs stricts – à l’exception du nombre originel lui-même –, les sommes de leurs diviseurs sont égales.

Les nombres – tels qu’estimés par les mathématiciens – sont considérés comme amicaux parce que les diviseurs stricts de 220 sont 1, 2, 4, 5, 10, 11, 20, 22, 44, 55 et 110, lesquels, additionnés, font 284. Et les diviseurs stricts de 284 sont 1, 2, 4, 71 et 142, dont la somme égale 220.

Il n’y a de nombres amicaux qu’en deçà de 1 000.


*

L’écrivain allemand Goethe disait que l’état d’esprit qu’inspire l’architecture se rapproche de l’effet produit par la musique – que regarder une chose revient à l’entendre. La musique est une architecture liquide, écrivit-il, et l’architecture est une musique fixée.


*

Un oiseau peut voyager entre un site de nidification au Danemark et la Tanzanie, entre la Russie et l’Éthiopie, entre la Pologne et l’Ouganda, entre l’Écosse et la Jordanie, en l’espace de quelques semaines, voire de quelques jours.

Des groupes entiers, comptant jusqu’à trois cent mille individus, noircissent parfois le ciel au-dessus du corridor de terre.

Six sur dix y laissent leur peau à cause des lignes à haute tension, des pylônes, des cheminées d’usines, des projecteurs, des gratte-ciel, des foreuses, des puits de pétrole, des poisons, des pesticides, des maladies, des sécheresses, des récoltes ratées, des fusils à répétition, des pièges à appâts, des braconniers, des oiseaux de proie, des tempêtes de sable soudaines, des coups de froid, des crues, des vagues de chaleur, des orages, des chantiers de construction, des fenêtres, des pales d’hélicoptère, des avions de chasse, des marées noires, des vagues scélérates, des îles de déchets, des conduites d’évacuation bouchées, des mangeoires vides, des eaux malsaines, des clous rouillés, des éclats de verre, des chasseurs, des cueilleurs, des avions de pointage, des garçons équipés de frondes, des cercles en plastique emballant les packs de six.







Colum McCann est un nouvelliste et romancier. Il est lauréat des prestigieux prix de littérature irlandaise Hennessy (1992) et Rooney (1994) pour ses nouvelles. Il accède à la notoriété avec "Et que le vaste monde poursuive sa course folle" ("Let The Great World Spin", 2009) - prix littéraire du Festival du cinéma américain de Deauville, élu meilleur livre de l'année 2009 par le magazine Lire, lauréat du prestigieux National Book Award 2009 et du Prix littéraire international IMPAC de Dublin 2011. Ses ouvrages, traduits en 26 langues, ont été en partie publiés dans des revues.

Presque génial ⭐️⭐️⭐️⭐️

 Bénédict Wells




  • Broché : 413 pages
  • Existe en version numérique

  • Éditeur : Slatkine et cie (20 août 2020)
  • Langue :  Français
  • Traduction (Allemand) : Dominique Autrand




Claymont. Une petite ville du new-jersey. C’est là que Francis vit, dans un mobil-home où l’on parque les indigents,  et lorsque l’on fait sa connaissance, il se trouve au chevet de sa mère, hospitalisée dans une clinique psychiatrique après une décompensation du mal qui la ronge.


 Scolarité moyenne, petits boulots pour tenter d’apporter une contribution financière à la famille, le père s’étant éclipsé avec le demi-frère de Francis et participant de plus en plus discrètement au soutien financer de Francis et de sa mère. Pas la joie donc. Même si les visites quotidiennes à la clinique l’amènent à rencontrer Anne-May, une jeune et jolie patiente.


On l’aura compris, les paillettes n’illuminent pas sa vie (encore que, à la réflexion, la recherche de ses origines va finir par les mettre en scène, les paillettes!). Alors avec son pote Grover, un nerd accro aux jeux vidéo, et sa dulcinée, la décision est prise, et le trio fuit vers l’ouest, avec la certitude d’un avenir radieux, mené par un Francis débarrassé d’un doute sur ses origines et les poches pleines de dollars.


L’histoire est intéressante, comme peut l'être un bon film d’aventures, un road movie avec rebondissements et révélations, et situations insolites. La vraisemblance n’est pas le problème, il faut accepter de faire le parcours avec l’équipage improbable.


En filigrane, une réflexion sur les laissés pour compte d’une Amérique qui a perdu son modèle, et abandonné son rêve, ainsi que sur la quête des origines et le fantasme d’un eugénisme de laboratoire. 



L’écriture a l’efficacité d’un scénario, rien de remarquable dans le style, mais du prêt à porter à l’écran. Avec une bonne distribution, ça peut marcher. 





"Je vais me barrer !"
Francis était, comme souvent, à la clinique psychiatrique, sa mère à côté de lui. La chaise était trop petite, le dossier lui rentrait dans le dos. Il avait fermé les yeux et s'imaginait sauter d'une falaise et plonger la tête la première dans la mer 

*


Objectivement, la mort est la meilleure chose qui puisse arriver aux humains. Elle les oblige à affronter la vie, à jouir de chaque seconde et se réaliser. Elle est la seule fin convenable, un mal nécessaire et une motivation puissante.

Il fit une pause.

Subjectivement, bien sûr, la mort c'est nul.

*

Sur leur droite, l'océan étincelait, la radio passait  de la musique folklorique mexicaine. Ils roulaient plein Sud en longeant la côte californienne rocheuse et crevassée, l'air sentait la mer et les algues, le soleil baignait d'une lumière dorée la route en lacets. Francis n'avait pas un regard pour le paysage, il pensait à Anne-May. À un moment il voulait lui prendre la main, Elle la retira aussitôt.







Benedict Wells est né en 1984 à Munich. C'est à Berlin qu'il décida de se consacrer à l'écriture plutôt qu' ses études universitaires
. Son premier roman, La fin de la Solitude lui a valu le Prix  bavarois des arts et de la littérature et a été adapté au cinéma.













Les Oxenberg et les Bernstein

 Cātālin Mihuleac



  • Broché : 304 pages
  • Existe en version numérique

  • Éditeur : Les Editions Noir Sur Blanc (20 août 2020)
  • Langue  : Français
  • Traduction (Roumain) : Marily le Nir



Parfois, en littérature, le ton est donné dès les premières lignes. Mais la règle n’est pas universelle. Ne pas se fier au ton léger et à l’humour juif new-yorkais pratiqué par la narratrice lorsqu’elle dresse un bilan de sa situation présente. Cet humour-là cache bien des blessures profondes.


Suzy Bernstein vit à New-york et travaille  dans l’entreprise familiale dont la vocation est le commerce des fripes, collectées grâce à la générosité des américains qui achètent beaucoup, donc jettent beaucoup, et destinées à faire le bonheur d’acheteurs en Europe ou ou Japon, et d’autant plus recherchées qu’elles sont proposées avec une « histoire ».

Suzy est la belle-fille, la pièce rapportée, et personne dans son entourage proche n’est curieux de connaître son histoire familiale. La Roumanie, ça se range dans la poche avec un mouchoir par dessus. Et on s’accommode de la vie de couple à l’américaine et des relations plutôt fraîches avec belle-maman.


Ça, c’est la story Bernstein. Les Oxenberg sont en Roumanie, juste avant qu’un oiseau de malheur, végétarien pétomane à petites moustaches, n’étende ses ailes sur une grande partie de l’Europe. Bonne élève, la Roumanie non seulement n’est pas en reste pour mettre en pratique les élucubrations mortifères du nabot mégalo, mais elle précède parfois les consignes : ainsi les juifs roumains ont été parmi les premiers à vivre l’enfer pour être assassinés sur place s’ils n’étaient pas entassés dans les wagons de la mort. 


Quand les deux familles se retrouveront-elles ? Quel est le point de jonction entre les deux histoires ? C’est la question mystère  qui donne encore un peu plus de piquant à la narration.


On admire la virtuosité de la prose (et donc de la traduction) la capacité de mêler légèreté et drame, avec un crescendo terrible, qui malgré l’abondance du thème en littérature ne peut manquer de bousculer le lecteur, dans un récit qui prend aux tripes. 


C’est aussi une prouesse d’associer dans le même roman une bonne dose de critique de la société de consommation, de la malbouffe à la boulimie d’acquisitions d’objet, et l’évocation de cette part ignoble de notre histoire contemporaine que fut la Shoah.


Une lecture coup de poing , qui devrait laisser des traces.





Joe est le seul dans cette famille à ne pas se teindre les cheveux. Il  semble jamais se départir d'un doux sourire, qui traverse comme il peut la broussaille de sa moustache blanche de jeune premier à la retraite. Ses lunettes à monture épaisse s'allient  au nez en une équipe de choc. Il gère aussi deux grandes oreilles comme deux enveloppes qu'il ne se décide pas à poster. L'une des oreilles n'a qu'une valeur ornementale.

*

Leur poids social vient de leur poids économique. Et celui-ci s'inspire des chiffres communiqués par la balance. Ils sont des sources de profit. Il est plus rentable d'élever les differently sized  persons que d'élever des visons, comme le faisait papa, pour ne pas nous entendre bêler de faim. Les rondouillets font preuve d'un appétit spécial pour la malbouffe. À condition qu'elle soit abondante. Qu'elle remplisse leur estomac plus spacieux qu'un coffre de mini Cooper. Leur eau bénite, c'est le soda acidulé, leur air,  de la fumée de cigarette, leur sainte communion, le médicament. Ils se baladent avec leur sac de cachets. 

*

Pour ouvrir une boutique de nos jours, tu dois connaître par cœur les histoires d'antioxydants. Les histoires d'antioxydants se vendent bien. Le vin rouge, le thé roïbos,  les condiments, n'importe quoi. Quand le client passe le seuil de ta porte tu dois lui glisser à l'oreille : « Nous avons un très bon produit, riche en antioxydants, spécialement pour vous.

*

Les violonistes sont un peuple d'aériens égoïstes. Les artistes, en général, sont pétris d'une pâte déplorable. Erich était violoniste. Un Arien aérien, d'autant plus égoïste.

*

Chères veuves du monde entier, tendez bien l'oreille ! Allez au cinéma, au café, au club, à la salle de fitness ! Faites du shopping, testez une nouvelle eau de toilette. N'importe où, mais pas au cimetière, quel que soit votre âge, essayez de faire de nouvelles rencontres ! Trouvez-vous un boyfriend avec des abdos en tablettes de chocolat et lancez vous dans une romance ! Si la libido s'essouffle, abonnez-vous à la revue Playgirl ! Ça aide. Documentez-vous sur les nouvelles positions ! Les visites au sex-shop sont obligatoires.





Cătălin Mihuleac, né le 17 juin 1960 à Iași, dans le nord-est de la Roumanie, est un écrivain et dramaturge roumain.La parution de son roman "Les Oxenberg & les Bernstein" fut un événement en Roumanie, ainsi qu'en Allemagne où l'on a salué sa très grande originalité et sa force narrative imparable pour évoquer l'un des plus grands tabous de l'histoire roumaine contemporaine, le pogrom de Iași. 


Thésée, sa vie nouvelle ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️

 Camille de Toledo




  • Broché : 251 pages

  • Éditeur : Editions Verdier (20 août 2020)

  • Langue :  Français






C’est sous la forme d’une mélopée, d’un long poème lyrique, soutenue par une sublime musique des mots que Camille de Toledo se penche sur l’histoire d’une lignée, pour tenter d’écarter avec ferveur le poids d’une malédiction qui a conduit les hommes de cette famille à se donner la mort tandis que les survivants sont lestés de peurs ancestrales, de celles qui attaquent les corps autant que les âmes.


Thésée a cru que la rédemption viendrait de l’exode, vers un autre pays, là où personne ne sait les malheurs qui l’ont précédé, mais la fuite n’est pas la solution : autant enterrer une taupe, qui n’en creusera pas moins de multiples galeries qui fragiliseront le sous-sol.


Alors c’est de regarder l’histoire en face, sans esquive, en parcourant les traces que les ancêtres ont laissées dans l’histoire, sous forme de lettres, de photos, qui guidera l’homme atteint dans son corps, que toutes les médecines du monde ne parviendront pas à soulager. Comprendre pour effacer le poids du silence, pour balayer les peurs tapies dans l’environnement chimique de notre héritage génique. 


C’et ainsi que Thésée questionne les avancées scientifiques qui font de l’épigénétique une des voies d’explication du mal-être qui accompagne certains d’entre nous. Et la charge est si lourde dans cette famille, et tant d’autre, minée par les guerres, les déportations, les suicides, toutes causes qui s’intriquent et trois générations plus tard continuent de blesser ou de tuer.


On ne redira pas assez l‘élégance  la forme, sublime, d’une musicalité émouvante, avec ces phrases qui ponctuent comme autant de refrains le récit. Mais l’esthétique n’est pas la seule force : la dissection minutieuse des processus impliqués dans les ravages des secrets de famille aboutit à une hypothèse  scientifique vertigineuse.



Un texte sublime, indispensable.




car il sait aussi que dans certaines cultures, on change les noms des enfants pour empêcher la mort de les trouver ; et il a cette croyance, en partant ; il pense qu’il sèmera les siens en effaçant ses traces, en changeant son nom ; et peut-être aussi, dans son train, en fuyant la parole de son aïeul, redoute-t-il ce que l'histoire d'Oved lui apprendra : le paradoxe de cette soif, de cette quête de continuité pour celui qui en est la blessure…

Une histoire de l’impossible attache

Une généalogie fendue où le fragile se cache sous l’histoire de la force



*

Et maintenant son corps l’oblige à rouvrir les fenêtres du temps, à suivre les signes qui se hissent du coeur, des poumons, de la moelle épinière, à interroger le pouls qui lui bat les temps, le plexus et le diaphragme noués en lui au point de l’étouffer ; que sait ce corps qu’il ne sait pas ? Est-ce cette mémoire , cette très longue mémoire, celle qui est comme le lit des rivières et n’a besoin d’aucun mot ?


*

mais ces chefs d'État à la radio, je me dis, ces foutus chefs qui se congratulent célébrant la fin de la première guerre ; ces maudits chefs, qui de France, qui d'Allemagne, qui des États-Unis, se félicitent de la paix en invoquant la bravoure des hommes et la fin des combats que leur espèce, oui leur espèce – des hommes et des femmes que le pouvoir attire – a organisé afin que les nations triomphent , en engloutissant des millions de jeunes enfants ; des enfants, je pense, comme Nissim qui combat, engagé sur un champ de bataille pour des idées ou qu'on lui a mis, hélas, dans la tête dès le berceau : le Progrès, la Liberté, l'Égalité ; vois, mon frère, les goumiers, les Juifs, les Arabes, les derniers immigrants qui se donnent  à une nation qui les rejettera plus tard…












Camille de Toledo est écrivain, docteur en littérature comparée. Il enseigne à l’Atelier des écritures contemporaines de l’ENSAV (La Cambre), à Bruxelles. En 2012, il part vivre à Berlin avec ses trois enfants après la mort de son frère, de sa mère et de son père. Il écrit également pour l’opéra et pour le théâtre. (


Les roses fauves ⭐️⭐️⭐️⭐️

 Carole Martinez




  • Broché : 352 pages
  • Existe en version numérique
  • Éditeur : Gallimard (20 août 2020)
  • Langue :  Français







Dans ce petit village de Bretagne où la narratrice fait escale pour aller à la rencontre des personnages qui nourriront peut-être son inspiration, tout commence par ce haut-lieu de la communication qu’est le bureau de poste, où les tricoteuses alignées semblent suggérer qu’il y a foule au guichet. Alors que leur présence constitue plutôt un flux d’infos en continu, un réseau social local et prolifique. 

Derrière  le guichet, l’austère Lola, raide, fermée, au delà de ce que son infirmité pourrait lui offrir en prétexte. Issue d’une longue lignée de femmes cruellement éprouvées dans leurs amours et leurs maternités, Rosa se protège en érigeant  autour d’elle des barrières d’austérité, et en exerçant un contrôle méticuleux de ce qui fait sa vie : la poste, le jardin.  


La rencontre des deux femmes fait naître l’histoire du roman qui se construit sous nos yeux, mêlant les légendes d’un autre âge, les errements de l’imagination, induits par les confidences et les secrets révélés des coeurs cousus. 



La lecture est une sorte de parcours en équilibre sur une corde de funambule , et le meilleur moyen pour ne pas chuter est de lâcher prise, et de se laisser porter par les mutiles facettes de ce récit, poétique et onirique, avec de temps à autre un rappel à une réalité tangible, la narratrice en train de créer son oeuvre. 


"Je ne pense pas qu'il y ait une frontière nette entre la réalité et la fiction. Le roman surtout nous entraîne sur des territoires flous, ils occupent les lisières."


On retrouve le style d’écriture de l’autrice, cet qui fit le succès de Coeurs cousus, ou de Du Domaine des murmures. Et il est sans doute préférable de les avoir auparavant lus, pour ne pas se laisser déstabiliser par cette navigation à vue aux confins des rêves  et de la réalité.


Grand plaisir de retrouver la conteuse de talent, qui sait emporter le lecteur dans ses divagations merveilleuses.




Nous faisons nos choix en lisant, Lola sera un bouquet composé à partir de quelques mots écrits et de vos propres souvenirs, de vos propres matériaux intime. Elle sera notre œuvre commune, notre enfant, conçu dans le mi-temps du livre où nous dormons ensemble, lecteur et auteur, mêlés dans un même nid de ronces.

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Un roman n'est pas un mensonge, puisqu'il ne se présente pas comme la vérité, même s'il s'en donne les apparences. Il peut pourtant contenir plus de réalité qu'un témoignage, permettre de toucher à l'intime, de dire ce qui ne saurait être dit autrement.

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Pour  avoir la paix, j'accepte ma défaite, je cesse de me débattre, je la laisse se glisser par je ne sais quelle fente  dans le conte que j'écris et je l'observe tandis qu'elle se transforme. Ces bestioles sont des génies question métamorphose : œuf, asticot, nymphe, mouche, personnage. Ce n'est pas la première fois que j'enferme une mouche dans l'un de mes textes pour la faire taire.

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Depuis toujours, je débroussaille le monde en traduisant la vie en fable. Ma rêverie tord le réel, ce bricolage m'est une sorte de système immunitaire contre la vacuité et l'angoisse.











Carole Martinez, née en , est une romancière française. 
Son premier roman, Le Coeur cousu, sorti discrètement en février 2007, reçoit par la suite de nombreux prix. Du Domaine des Murmures reçoit le Goncourt des lycéens en 2011.

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